Chibanis de France : Histoire d’une vie confisquée !

retraiteIl y a quelque temps, j’avais assisté à l’avant-première du film documentaire produit par France télévision Bretagne, et réalisé par Pierrick Guinard, « Chibanis d’ici » sur les travailleurs émigrés marocains dans cette région, les retraités en particulier appelés affectueusement les « Chibanis ». 

 En regardant « Chibanis d’ici », des sentiments contradictoires s’entremêlaient en moi : un semblant de satisfaction et de joie à voir enfin le pays d’accueil commencer à assumer une partie de cette histoire complexe, en reconnaissant d’une manière certes indirecte les sacrifices de ces gens et ce qu’ils ont apporté à la croissance et au développement de la France ; et l’envie de crier ma rage à la vue de tout le temps qu’il a fallu pour lancer un regard – aussi timide soit-il – sur la vie de ces personnes,

La diplomatie de mon cher pays y était conviée. Le discours de son consul général servit au public présent, marqué de l’habileté oratoire que l’on connait à nos diplomates, évoque toujours plus le thé à la menthe et les pâtisseries orientales qu’autre chose.

Chair à canon dans les mines du nord

En arrivant dans la salle de projection, sans grande conviction, mon regard se promenait dans les recoins de la pièce. Chercher un peu de vie sur les visages de ces personnes abimées par l’exil et l’attente du néant qu’on leur a promis le jour où ils sont partis pour servir de chair à canon dans les mines du nord de la France au début des années soixante.

Mes yeux ont fini par croiser un groupe de « chibanis » en train de s’aventurer dans la salle. Il y avait des sièges de libres dans les rangées du devant, mais aucun d’eux n’a osé y prendre place. Ils ont tous eu le même reflexe digne d’une expérience scientifique. Tous se sont dirigés vers les sièges se trouvant à l’arrière, comme s’ils n’avaient pas envie de gêner. Vouloir passer inaperçus et surtout ne pas se faire remarquer en toutes circonstances.

 Sièges du fonds

Un sentiment d’humiliation me gagne en ce moment précis ; l’image de mon père a traversé mon esprit. Il a consommé sa vie dans les mines et les chantiers du bâtiment de ce pays, puis il est mort des suites d’une succession d’hémorragies peu de temps après sa retraite. Il n’a même pas eu le temps de se reposer de son long calvaire d’ouvrier marchant dans l’ombre des villes qu’il a bâti avec tant d’autres « bras » venant des « anciens » territoires de la France coloniale.

Devant cette scène caricaturale, je me suis retrouvé figé sans vraiment comprendre ce qu’il se passait. Ces visages sans nom ni voix avaient bien appris leur leçon : le jour où l’on est venu les chercher dans leurs petits villages, on avait bien insisté sur le fait qu’ils partaient pour travailler et rien d’autre, vivre dans l’ombre de la société d’accueil, rester transparents si c’est possible, et surtout ne jamais oublier que le silence est d’« or ».

Des yeux qui racontent le souvenir d’une existence de bohème où la jeunesse a épousé la désolation de l’exil pour enfanter le silence et l’indifférence. Des regards battus qui ne cessent pas de chercher un horizon plus lumineux qui pourrait leur apporter des réponses sur un périple qui refuse d’arriver à son terme. Des ombres qui se déplacent dans un silence pesant qui dit tout sur l’existence qu’on leur a prescrit.

Vendre le printemps de sa vie

La saison de migration vers le nord a été fructueuse sur tous les plans, il faut bien le reconnaitre. Les marchands de chimères ont bien fait leur travail. Ils ont réussi à vendre le printemps de la vie de milliers de personne, à les obliger à mendier un semblant d’existence dans une terre manquant de chaleur et de soleil pour éclairer leurs rêves. Ils étaient partis sans certitude d’un retour possible un jour.

Aujourd’hui, ils sont bien là Beaucoup d’âmes ont péri sans avoir le temps de comprendre la raison même de leur exil. D’autres continuent à perpétuer la « tradition » : vivre et mourir dans le silence, ne jamais crier sa douleur. Sur les murs de leur exil, ils avaient vu défiler leurs vies, marchander leur jeunesse et celles de bien d’autres… Ceux qui avaient vécu leur périple dans le bruit des mines et des chantiers du bâtiment et d’autres qui n’avaient que le sang pour raconter leur histoire.

 

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