Demain ne meurt jamais !

               arhhalY’a-t-il encore raison d’être ? S’est-il posé comme question en ce moment précis. Entre cet instant de solitude, où son corps erre, et la cruauté de ce passé qui vient lui gâcher le plaisir de cette cigarette qu’il est en train d’aspirer dans ses poumons, comme une tentative de réduire tout ce vécu pesant en cendre. La cigarette n’y peux rien, il le sait, mais il se dit qu’il a au moins essayé.

                J’aurais aimé chérir quelqu’un, il se dit au fond de son être. Au moins une illusion, quelque chose qui m’aiderait à donner sens à ma vie. Une sorte de raison d’être en quelque sorte. A cet instant précis, il voit défiler les visages et les noms de toutes ces femmes qu’il a connu, souvent en amant passager. Il savait fuir, partir sans donner d’explication, disparaître avec la brume matinale qui étouffe l’aube de ces pays où il vagabonde depuis longtemps. Aucun visage ne lui vient, de sorte qu’il se dit que ça aurait pu marcher. Que là, il aurait pu voir sa vie changer autrement. Fonder une famille, ou du moins avoir l’illusion de ressembler aux autres. Mais, il le sait, il n’est pas comme les autres. Il n’est ni bon ni mauvais, il est juste cette ombre qui n’a jamais vécue  en paix au milieu de tout ce monde. Il avait toujours besoin de partir, il n’a jamais su où. Mais tout ce qu’il demandait c’est de partir, la raison n’a jamais eu d’importance.

                Il hisse ses yeux autour de lui. Il se rend compte qu’il est au milieu d’une gare comme à ses habitudes. Encore un énième voyage dans cette vie d’errance qui ne compte plus le nombre d’escales ni d’airs de repos. Un sentiment où se mélange l’angoisse, l’indifférence et la nostalgie. Tout cela se passe en une fraction de secondes, qui suis-je alors ? Se posa encore comme question. As-tu le souvenir d’où je viens ? Lança en s’adressant à son sac-à-dos comme à une personne. Il n’attend pas vraiment de réponse plus qu’il essaye de faire diversion pour ne pas réveiller ce passé qui est enterré en lui, quelque part entre l’indifférence et l’oubli. Il sait que la pire des choses, c’est de se retrouver obliger de revivre tout cela, il n’en a plus envie, et surtout, n’en a plus la force. Un être fatigué, il l’est. Un errant, il sait que c’est son destin. Avoir la paix un jour, il sait que les dieux l’ont bien oublié pour y prétendre.

                Oh Âme ! Es-tu encore là quelque part en moi ? Un silence assourdissant le plongea dans un tourbillon d’idées et d’images. Il ne sait plus pleurer, il vient de s’en rendre compte. Il ne se rappelle même plus du dernier jour où il a pleuré, mais il se rappelle très bien du jour où on lui a prescrit l’errance comme destinée. Le ciel a tranché ! Point de protestation. Il a vu sa mère pleurer ce jour-là aussi. Le silence était le seul consolateur pour eux deux. Il se réveilla un matin, il semblait accepter le verdict, il marcha sans plus se retourner.  Depuis ce jour-là, il ne s’est jamais arrêté, ni retourné sur ses pas. Son père avait déjà sillonné le monde pour retrouver sa destinée, il a fini par revenir mourir entre les siens. Lui, aurait’il au moins cette chance ? Pour l’instant, son train arrive. Il remet le sac sur son dos dans un geste mécanique, il n’a pas le temps de chercher une réponse. Un autre voyage, un autre horizon….Une errance qui se perpétue et un être qui se lève avec l’aube pour mourir avec l’arrivée de la nuit….Dans sa vie, il y a une seule chose dont il est sûr, c’est que demain ne meurt jamais….

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Ittou la montagnarde, le nouvel an et les autres !

           taf9irte le temps Dans un premier temps, j’avais écrit ces quelques mots, non pour qu’ils soient lus. Premièrement, car ils n’ont aucun intérêt, comme toujours. Deuxièmement, parce ce que c’est comme ça ! J’aurais aimé aborder mon année avec beaucoup d’enthousiasme et d’ivresse. Non pas avec de nouvelles résolutions, mais pour oublier l’année qui vient de rendre l’âme tout court.

              J’ai choisie de parler un peu de cette montagne que l’immense majorité de ces « patriotes » de circonstances n’ont jamais connus et n’ont envie de connaitre d’ailleurs…..En effet, celle-ci a été créé et oubliée depuis l’époque de la Titanomachie. Même les dieux de l’olympe n’en gardent aucun souvenir, j’en suis convaincu. Que dire du commun des mortels alors ? Cette montagne c’est Ittou… et Dieu sait combien d’Ittou il y a dans ce pays…

            C’est l’histoire d’une monticole qui ne voit pas défiler les années. Pour une simple raison, c’est qu’elle ne sait pas lire ni écrire, ni compter non plus. Elle se réveille chaque matin et implore le ciel pour lui donner suffisamment de force pour pouvoir entamer sa journée et aller jusqu’au bout de sa destinée. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle doit accomplir ses tâches quotidiennes, comme elle a toujours fait depuis maintenant 70 ans (elle en a 81). Elle accompagne l’aube dans sa naissance. Elle prie par ses propres mots, elle ne sait pas psalmodier ces mots compliqués que seul le «Fquihe» sait faire. De toute façon, elle ne comprend pas ce qu’il dit, ça lui importe peu aussi. On l’appelle aussi Ittou Hmad, du nom de son père qui a combattu le colonisateur et qui est mort sur le champ d’honneur, au moment où les autres faisaient des affaires avec lui. Le temps a dessiné son œuvre sur ce front abimé par l’attente et les vents de l’hiver, mais elle est encore debout à raconter son histoire en silence.

            Ittou n’a jamais entendu parler de la journée internationale des droits de l’Homme, ni de la journée mondiale de la femme, ni, ni, etc. Ces choses-là, n’arrivent pas jusqu’à chez elle. De toute façon, si elle sort célébrer toutes ces journées, qui va surveiller la vache et les deux chèvres qu’elle a alors ? Elle se rappelle d’un jour, il y a très longtemps, des gens sont venus les obliger, elle et l’ensemble de son village, à descendre vers les plaines pour accueillir quelqu’un d’important qui venait d’un lointain bled qui s’appelle Rvate (ou rabat pour les civilisés). Que tous les villageois se doivent l’accueillir dans la joie et la bonne humeur. Ittou, se retrouva entre deux dilemmes : et si les loups, ou les chiens errants, débarquaient au moment de son absence et tuent toutes ses bêtes, ils risquent même de se prendre à ses enfants ? Mais si elle ne faisait pas comme les autres, c’est tous les siens qui vont y passer…la vache et les deux chèvres aussi. L’autre dilemme, c’est que son mari est absent depuis des jours, et c’est à Ittou de veiller sur la sécurité de leurs biens….Les étrangers qui sont venus les chercher ne voulaient rien savoir….voir le visiteur de la capitale et mourir leur importe peu….L’essentiel c’est de le voir….clamer haut et fort son nom aussi…quelques cris de « joies » pour l’occasion sont bien recommandées….

            Ittou c’est, aussi, cette femme qui ne s’est jamais targuée à « militer » dans les salons climatisés des différents partis politiques, de la gauche d’octobre rouge à ceux de la droite religieuse ou l’autre. De toute façon, elle ne comprend rien de ce qu’on lui raconte. Une autre fois, elle voyait débarquer un autre groupe d’étrangers. Cette fois-ci, c’était des gens qui étaient venus leurs parlaient du planning familial ou quelque chose dans ce genre. Ittou accompagna sa fille, mère de quatre enfants en bas âges, pour la visite. Le personnel médical leur parlait avec des mots qu’elles ne comprenaient pas. Ittou hocha sa tête comme s’elle saisissait ce qu’on lui racontait. Après la fin de la rencontre, elle sort avec sa fille en ayant eu des pilules dont elles ne savaient pas vraiment l’utilité (c’était des pilules contraceptives). Elles arrivent au village, Ittou partagea les pilules avec sa fille. Elle se dit que l’hiver arrive à grand pas, et aura forcément besoin de ces comprimés si l’un de ses fils, ou son mari, venait de tomber malade…..

            L’establishment de ce pays n’a jamais su qu’elle y a des personnes, comme elle, que cette histoire qu’ils racontent ne concerne pas. Ittou, de son côté, a fini par les oublier. On peut même dire qu’elle se porte mieux sans eux. A part le fait, qu’elle se doit d’enterrer une partie des siens à chaque arrivée d’hiver, et voir l’autre partie se faire avaler par le désert et la brume de ces montagnes qui entourent son existence. Pour cela aussi, elle a fini par connaitre Dieu mieux que quiconque, oui, c’est bien cela. Pour une fois que quelqu’un ne marchande pas sa piété ou sa barbe pour autre chose que la paix des âmes et des êtres. Elle aurait pu faire une excellente prêtresse. En effet, elle peut regarder le soleil dans les yeux sans avoir à se cacher la face, comme elle sait lire les signes qui se profilent sur le visage du ciel.

            Ittou est le visage de ces millions de femmes silencieuses, pour qui la patrie se résume dans un bout de terre, deux chèvres et une vache. Coupées de cet autre monde abstrait, dont beaucoup d’entre elles ne connaissent même pas le nom, ou même l’existence. Peut-être que la vie leur a joué détour. Que la grisaille du temps a trop longtemps plané sur l’horizon de leurs rêves, si rêves en ont. A chaque jour qui s’incruste dans leurs vies, elles se réveillent avec l’aube et lèvent les yeux vers le ciel en l’implorant : « Dieu tout puissant, si nous devons mourir aujourd’hui, faites que nos enfants puissent survivre sans nous autrement, que les épreuves qui les attendent puissent leur donner encore foi en toi…Dieu tout puissant, nous t’implorons, car nous n’avons personne d’autre que toi…. ». Quand le salut et la vie de toute une population sont conditionnés par l’intervention du divin, je me pose la question, pourquoi on paie toute une meute de fonctionnaires et de politiciens inutiles ?

            Pour Ittou et les autres, l’année 2014 n’est que la continuité d’un hiver qui ne s’est jamais décidé d’aller voir ailleurs. Le monde a enterré l’année 2013 avec des feux d’artifices et des embrassades, des sourires de circonstances aussi. Au même moment, Ittou voit ses deux chèvres succomber au vent qui vient briser le silence de sa colline. Malgré ce drame, elle n’a pas oublié de remercier le ciel pour ce que lui avait donné et ce qu’il a pris. En effet, la nature semble encore faire sa loi, bien appuyée par l’indifférence et le mépris des autres Hommes aussi. La vie semblait s’éclipser dans l’ombre de ses nuits de gel en attendant des jours meilleurs. Le vent continu à composer sa symphonie en faisant chanter la solitude de ces troncs d’arbres meurtris par le temps et l’abandon.

            Ittou aborde encore une autre journée. Elle marcha mi endormie, mi réveillée. Elle est quatre heures du matin au fond de cette montagne solitaire. Nul bruit, ni signe de vie. A part ce silence assourdissant qui étouffe les recoins de ce petit village abandonné par les dieux et les hommes. Si ce n’est les agitations de cette seule bête qui lui reste et qui se veut le symbole ultime de la vie dans cette maison. Ittou semble, malgré tout cela, accepter son sort et celui des siens. Elle en éprouve même une certaine joie et miséricorde. Oui, elle se dit qu’elle a perdu ses deux chèvres, mais Dieu ne lui a pas pris sa vache, signe qu’il a entendu ses prières. En effet, chez les berbères de l’atlas, la tradition des anciens veut qu’une maison habitée se doive d’avoir une vache. On dit d’ailleurs, qu’une maison dépourvue de vache est une maison sans vie. Ainsi, le fait que le ciel a épargné la vache d’Ittou, c’est pour elle, le signe que la vie a encore sa raison d’être sur cette colline. Que Dieu est toujours de son côté….à défaut du reste.

            Elle implora, ainsi, le divin pour rendre le restant de ses jours aussi fertiles que le sont les jardins du paradis. Protéger sa progéniture, les siens, et tous les fidèles du monde, sa vache aussi. Une autre année qui commence, ou une autre qui périe dans l’oubli, comme bien d’autres. Pour Ittou, ni les vœux, ni les embrassades ne vont améliorer le quotidien. Elle regarda vers l’horizon comme elle a toujours fait, appelle Dieu pour qu’il soit à ses côtés. Qu’il lui montre le chemin de la sagesse et la patience. Pour les autres, elle a su survivre sans eux depuis son premier jour sur cette terre…

            Pour finir, ma pensée va à toutes les Ittou et les Ijja de ce pays, dont ma mère. J’aurais voulu vous souhaiter une belle et heureuse année comme le font les autres. Mais, je me contenterais de vous dire, qu’au-delà des louanges et des compléments stériles, qui ne vont pas sauver vos enfants du froid, de la faim et de l’injustice, je vous suis redevable du jour où vous avez su nous enfantées la vie du ventre de l’impossible. Comme je vous suis redevable de nous avoir montré comment vivre sans attendre que les dirigeants de ce pays puissent se soucier de notre sort….