Les survivants !

       tifloute   Le silence ne s’est jamais prié de venir hanter ces contrés. Les gens se sont occupés de le faire. Tant de choses qui ne se disent pas, tant de douleurs qui consument ces corps. Bien d’autres choses qui sévissent ici sans qu’on puisse les nommer. Les mots sont incapables de contenir la lourdeur de leur poids. Elles n’ont que l’enfer pour leur donner vie, sans que les dieux aient leur mot à dire.

            Dans la solitude de mes nuits, des fois j’avais l’impression de retomber dans ce passé lointain. A vrai dire, comme si ce passé me supplie de mettre des mots sur sa douleur. Il m’harcèle, me torture, me noie dans cet océan de choses qui n’ont jamais eu à avoir un nom ou à être baptisés par les gens. Beaucoup de choses se doivent d’être enterrées, comme on a su enterrer la vie mainte fois dans le silence de cette montagne en démence.

            Je me revois dans les ruelles de cette lointaine colline. Des frissons habitant mon corps quand je revois certains visages dans mon esprit. Sont-ils encore en vie ? Aucune idée, une chose est sure, moi je ne suis plus. Des sourires, des larmes, des amours, des haines et beaucoup de malentendus, et surtout des silences. Rien de surprenant sur une terre qui s’est habituée aux deuils et à la prière de l’absent.

            Pourquoi tout cela, je n’en ai aucune idée. Sauf que j’ai envie de mettre des visages sur ce tourbillon de mots qui m’épuisent, m’assassinent, et surtout me torture à chaque fois que je me décide de fermer les yeux pour l’éternité. Quelle éternité ? Me diriez-vous, je vous répondrez : celle où j’aurais à parcourir les routes de l’errance sans avoir à pleurer sur ce tas d’âmes que le temps a abandonné sur les bords des routes. J’ai suffisamment pleuré ma tragédie pour encore prendre le temps de la raconter à ce tas de visages inertes.

            Entre ces murs gisant dans l’abîme de leur silence, vieillissant sous les pas des vents de l’hiver et l’incompréhension des dieux qui semblent nous avoir perdus de vue depuis trop longtemps pour nous reconnaître. Nous, qui sommes censés être créés à leurs image. Je dirais, que notre existence était un malentendu. Tous ces visages regardant dans le vide de leurs vies et se demandent en quoi ils ressembleraient aux dieux du ciel, et des enfers aussi, pourquoi pas. On aurait su que nous sommes en train de consumer nos âmes dans cette illusion d’être….

            Entre nous, des mots et des interrogations. Des aspirations et des doutes. Des rivières et des océans de larmes et d’hésitation. Le souvenir d’un moment d’insouciance, et la chaleur d’une rêverie naïve. Des attentes et des espoirs. Des mots et des blessures. Le besoin d’un moment de répit et l’oppression d’une attente pesante. Des routes qui transpercent l’horizon annonçant le début d’une autre errance qui se précipite sur ce corps, l’obligeant à abandonner l’ombre de l’arbre qui le protégeait des brûlures de l’incertitude. Détourner son regard vers l’infini d’une fuite vers l’inconnu et la prière d’un cœur qui bat dans le vide d’un souvenir qui hante encore ses nuits. La promesse d’un avenir qui pourrait lui injecter un peu de chaleur, lui permettant d’embrasser la vie et d’aspirer à s’envoler pour offrir l’arc-en-ciel à tous les cœurs assoiffés de retrouvailles d’un regard ému. La flamme d’un moment de tendresse et d’ivresse….

L’amandier amer !

af9ire (7)Tu veux que je trahisse la promesse faite à cette terre où nous sommes nés ? Lui répliqua le vieux monsieur, dont les rides se sont enracinées sur le front. Un silence assassin s’installa dans l’horizon. Il n’y a que le vent qui ose le briser, porter ses échos loin de la colline. Le vieux monsieur, regarda le jeune homme avec un air désintéressé mais plein d’amertume, et un sentiment de gâchis étouffant les battements de son cœur. A vrai dire, ni les mots ni le silence n’auront plus à se faire du mal pour essayer de lui raconter cette histoire. Cette raison de vivre d’un peuple qui s’est perdu dans le désert de sa vie en osant trahir l’autre désert qui avait, à un moment donné, su panser leurs blessures et les couvrir de sa sagesse.

Le désert n’est plus comme il était. Les collines sont devenues inertes. Ni les loups ni les esprits ne manifestent guère. Il est révolu le temps où les rires remplissaient les sommets et envahissaient les profondeurs de ces vallées. Tout le monde est parti, sauf ces quelques gravures qui refusent de céder la place à l’oubli. Une maison en débris par-ci, un arbre meurtri par-là. Ils refoulent  cette idée de partir ou disparaitre, ils le doivent bien à cette terre qui les a recueillie le jour où le monde des dieux -et des hommes aussi- les a vomi de ses entrailles. Enfants du désert qu’ils étaient ne pouvaient vivre sans avoir à poursuivre l’infinité de l’horizon. L’intemporalité des désirs et l’ivresse de la liberté qu’ils chérissaient tant.

Le vieil homme regarda vers le ciel, comme s’il y cherchait un réconfort, une illusion ou une conciliation. A son âge, les yeux se sont asséchés d’avoir à  pleurer tous ces départs qui ont épuisé son corps et rendu son âme meurtrie. Un sentiment indescriptible s’empara de lui, comme quelqu’un qui est en train de vivre un mal sans avoir le pouvoir de le situer ou de le décrire. Il se retourna autour de lui, comme si il était en train de chercher quelque chose, un visage ou une voix qui lui donnerait raison dans son choix de rester ici, après que tous les autres sont partis. Il se dit qu’il le doit bien à cette colline qui l’a vu naître, apprendre à marcher et à parler, courir dans l’infinité de cette montagne, aimer pour la première fois et pleurer de joie pour son premier enfant…. Il se dit que ce n’est pas à lui de briser le pacte que les siens ont celé avec cette colline depuis toujours, il se doit de l’accompagner dans sa solitude, maintenant qu’elle a vieillie et que personne ne veut plus d’elle désormais.

Le jeune homme lui, retourna le dos au soleil et disparait dans l’horizon. Il est le dernier à partir. Le deuil s’est installé désormais sur cette terre. Le vieil homme se dirigea vers l’amandier amer, il s’assoit en cherchant le peu d’ombre que cet arbre peut encore offrir à son âge…Le silence remplie l’horizon….Le rêves n’ont plus d’être….la vie a déserté, si ce n’est  le souvenir de toutes ces âmes qui ont traversés cette contrés il y a longtemps, et qui continuent à hanter ces lieux….