Maroc : la langue peut-elle constituer une barrière à l’accès aux soins ?

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Il y a quelque temps j’avais abordé cette question avec un collègue médecin arabophone. Il m’a répondu que c’est un faux problème. Nous avions coupé court à la discussion, car on sentait qu’on était sur un terrain miné et surtout sur des visions différentes du monde. Entre celui qui l’a vécu et celui dont l’esprit ne pouvait concevoir de telles situations.

Je comprends que sa réponse était plus émotionnelle qu’autre chose. En effet, il faut reconnaître que ce genre de questions est d’une sensibilité politique, idéologique et religieuse sans nom, notamment au Maroc. Ceci dit, le problème de la langue comme barrière d’accès aux soins et aux services de santé est reconnu d’importance majeure dans d’autres pays (ex. le Canada, etc.) [1]…plus démocratiques, cela va de soi.

Ceci vient m’interpeller encore ce matin, mais dans un autre contexte. Le vendeur de fourrage, arabophone, a tenté en vain d’établir une discussion avec ma mère. C’était une situation désespérée pour elle et pour lui. Ma pauvre mère est venue me chercher aussi angoissée que perturbée, me disant «  Fils, que Dieu te bénisse, viens discuter avec le vendeur de fourrage, je ne comprends rien de ce qu’il me dit… ». Le monsieur, un peu mal à l’aise, a tout fait pour établir une communication, mais rien n’est fait. Toutes ses bonnes volontés n’ont pu rien faire. Je me suis dit, si ma mère se trouvait à devoir recourir aux services de santé et qu’elle était toute seule dans un environnement où personne ne parle berbère, je vous laisse imaginer la situation….

Barrière linguistique

Ce sujet a surgi déjà il y a quelque temps. Dans le cadre d’une campagne de sensibilisation sur la santé dentaire auprès des populations locales de ma région, j’avais l’occasion de croiser le chemin d’une jeune dentiste d’origine marocaine qui faisait partie de l’équipe médicale française initiatrice de la démarche. La surprise de la jeune fille était d’apprendre qu’au Maroc il y a des populations entières qui ne parlent pas un mot d’arabe. Sa « désillusion » était de savoir, alors qu’elle comptait sur sa capacité à parler l’arabe pour traduire et faciliter les échanges entre l’équipe médicale et les populations, que dans certains endroits de ce pays cela ne sert à rien, ou peu. La jeune dentiste m’avoua qu’elle n’a jamais cru un instant qu’au Maroc, il y a des gens qui ne parlent pas cette langue….Vaut mieux tard que jamais….

En ce sens, il y a environ deux semaines, j’avais accompagné un voisin aux urgences d’un centre de santé. Quand la jeune médecin (non berbérophone) voulait avoir plus d’information, j’avais sollicité l’épouse pour avoir l’information demandée. L’épouse de son côté ne parlait pas un mot d’arabe. Je me trouvais ainsi à faire l’interprète entre les deux mondes. Ce qui compliquait encore les choses, c’est que moi-même je parlais plus le français que l’arabe. En effet, j’ai la chance de comprendre la langue, mais l’affreuse difficulté à la parler…. Ceci dit, la jeune médecin a eu l’ouverture de parler français, vu que c’était la langue qui facilitait davantage la communication pour aspirer à la meilleure prise en charge possible du patient en perspective….Dans la limite des moyens en sa disposition bien sûr ….

Au-delà de la sensibilité politique, idéologique ET religieuse que ce genre de questions soulève, notamment pour des personnes ou des partis enfermés dans des visions du monde aussi caricaturales que dépassées. Il reste qu’il faut mettre des visages sur des exemples concrets pour mesurer l’ampleur des drames que cela pourrait engendrer…. Donc, des situations avec des implications éthiques et humaines considérables …

Intermédiation dans la relation médecin-patient

À titre d’exemple, l’un des dilemmes éthiques posés, notamment pour les spécialistes des questions médicales, se traduit par le fait que j’étais obligé de faire l’intermédiaire dans une relation patient-médecin (ou son proche aidant). Ce cas de figure met en lumière le risque de violation du « secret médical » au regard du fait que je sois un tiers étranger à cette relation, encadrée par le code de déontologie médical. Dans ce cas, l’obligation de soins pousse le médecin à « transgresser » le devoir du « secret médical » pour essayer de communiquer avec le patient (ou son proche aidant), quitte à faire appel à un tiers étranger, afin d’avoir l’information nécessaire pour arrêter un diagnostic. L’interrogation reste posée si dans d’autres situations (ex. VIH-SIDA, viol, etc.) la présence de ce tiers étranger risque d’avoir des implications négatives sur le patient, notamment sur le plan physique, mental ou social….On connait très bien les dégâts que les pressions sociale, religieuse et traditionnelle peuvent engendrer dans ce genre de situations…..

La langue, clé de la citoyenneté

La deuxième considération est celle du recours aux soins et aux services de santé en elle-même. À défaut de recherches et de données sur la question au Maroc, ce point est d’implications majeures au regard des données disponibles pour d’autres pays [1], [2], [3][4], [5]. En effet, on accuse des situations où des individus renoncent à avoir recours aux services de santé pour des raisons linguistiques. Même dans des situations où les personnes arrivent à avoir recours à ces services, l’« incapacité » à exprimer leurs problèmes dans la langue du « service », ou à comprendre les consignes du médecin (ou l’inverse), peut amener à des situations préjudiciables pour les patients, notamment par le fait que le personnel de santé risque de ne pas avoir toute l’information nécessaire pour établir un diagnostic ou prescrire un traitement. Ainsi, on pourrait avoir affaire à des diagnostics manqués, des difficultés dans le suivi du traitement et la compréhension des consignes du médecin, voire des problèmes médico-légaux, etc.

Ceci dit, au-delà de l’aspect émotionnel que revêt la question linguistique au Maroc, avec tous les va-et-vient idéologiques, religieux ou autres, il est à signaler qu’il y a des vies humaines qui sont en jeux, que le débat doit dépasser les seules considérations stériles et étroites que tout le monde connaît.

J’ai donné l’exemple du secteur de la santé, car c’est celui que je connais le mieux. Toutefois, cette réflexion pourrait être élargie à tous les services de l’État. La question ne se limite pas à l’arabisation, la berbérisation ou à la francisation, mais va au-delà pour intégrer la notion de la citoyenneté dans les services de l’État. Quand le citoyen est mis au centre des préoccupations, le débat deviendra plus serein et surtout plus constructif. Sur la question de la langue notamment. C’est peut-être à ce moment-là qu’on pourrait parler des prémisses de l’État de droit pour tous les citoyens…TOUS LES CITOYENS…

[1] Bowen, S. (2001). Barrières linguistiques dans l’accès aux soins de santé.Ottawa: Santé Canada.

[2] Bouchard, L., Gaboury, I., Chomienne, M. H., Gilbert, A., & Dubois, L. (2009). La santé en situation linguistique minoritaire. Healthcare Policy4(4), 36.

[3] Carde, E. (2006). «On ne laisse mourir personne.» Les discriminations dans l’accès aux soins. Travailler16(2), 57-80.

[4] Gagnon-Arpin, I. (2011). Access to Health care services and self-perseived health of Canada’s official-language minorities. Doctoral dissertation, University of Ottawa.

[5] Finlayson, G. S., Prior, H. J., McGowan, K. L., De Rocoquigny, J., & Walld, R. (2012). La santé et l’utilisation des services de santé des francophones du Manitoba. Manitoba Centre for Health Policy.

L’angoisse de toutes ces ombres cassées….

murJ’étais en train de trainer à pied. Je décidais d’aller faire un tour du côté de mon ancien lycée. Sous ce soleil de plomb, je contemplais un peu l’horizon qui m’entoure. Quelques souvenirs me reviennent d’ici et là. Les jeux de cartes sous les murailles du lycée pendant le mois de ramadan avec mes camarades, etc. Je m’arrête un peu me posant la question, que sont devenus tous ? Aucune nouvelle depuis l’éternité. J’ai essayé de fuir ce temps des regrets….

Je me dirigeais vers une petite colline qui surplombe le lycée. Le vieil arbre est toujours là. Il a pris des rides certes, mais il continu à lutter contre l’oubli. Cet oubli qui a couvert cette terre depuis la création…. Comme dans un moment de folie, j’avais envie de lui parler. Lui demander de ses nouvelles. Lui raconter toutes ces vies que j’ai traversées…..Qu’il me raconte toutes ces vies qui ont bourgeonné ou périe devant lui. Nous avions beaucoup de choses à nous dire, mais le silence reste la plus belle des communications……

Je me suis posé sur son tronc. Je contemplais tout cet horizon incertain qui m’entoure…..Des images, des illusions et des pleures aussi…..Des sourires et des murmures me reviennent du fond du passé pour me rendre visite….

Dans un moment d’insouciance, je me rappelais de l’une de mes premières fois à aborder une fille. Un petit sourire me gagna en cet instant précis. Entre les hormones et le désir. Nous étions innocents, par nos amours et nos douleurs…..par nos silences et nos joies….

Cette fille ! Qu’est-ce qu’elle est devenue ? Elle a grandie certes. Elle a peut-être des enfants. Beaucoup d’enfants sûrement…..Je me rappelle de ses yeux, de sa voix et de son regard qui portait en lui toute l’ardeur de ce soleil qui est en train de me bruler à l’instant. Je me rappelle aussi que je lui avais écrit une lettre. Le prix de l’enveloppe était payé par mon frère. La solidarité jusqu’au bout. Dans le « péché » comme pour le ciel ! J’ai essayé de remémorer ce que j’avais écrit dans cette lettre absurde. Sûrement quelque chose du genre : «  mon amour …, c’est avec une grande passion que je t’écris ces mots. Tu es…. ».

J’ai l’impression de retomber dans la désinvolture de ce passé…Ce passé qui nous a fait et défait…qui nous a fait et brisé tant de fois….Je me dis qu’en final, nous l’avions bien mérité aussi…..Nous sommes des êtres maudits et abimés, même dans l’amour et la passion…..Même dans la joie nous sommes maudits…..Même dans le rêve nous sommes maudits aussi….

Je plongeais mon regard vers les autres arbres qui surplombent la colline avoisinante. Je remarque deux jeunes adolescents, les regards aussi craintifs qu’angoissés. Un rendez-vous d’amoureux certes. L’endroit est toujours fidèle à sa mission. Protéger les premières prémisses de l’amour et du désir qui bourgeonnent sur cette terre…..Cette colline semble résister à tous ces discours stériles de pureté et surtout d’hypocrisie sociale dans laquelle nous nageons à longueur de nos existences….Un autre moment de vie et de paix loin de la brutalité de ce monde qui les guette…

Pourtant cela existe, à 400 mètres d’une mosquée ou à 300 mètre d’un bureau de police, etc….Je me rendis compte qu’il y avait dans ce portrait l’expression de toutes ces choses que cette société s’est décidée de recaler à la vie des sous-sols et des égouts. Tout ce qui pue peut être senti mais pas vu. C’est mal, ce n’est pas parce que c’est mal. Non, c’est parce que cela nous renvois tout ce que nous détestons en nous : La vérité crue, puante, douloureuse et bien sûr interpellatrice. On le fait et on le refuse pour les autres….Nous sommes le peuple de Dieu, mais nous refusons d’être le peuple des Hommes. Celui qui accepte ses propres failles et faiblesses…Celui qui accepte qu’il est un être du désir et de vie. Ici, le relatif n’est pas permis….

Je me rends compte que je n’ai jamais aimé ni « toléré» les discours moralisateurs, du « religieux », passant par la « tradition » et en arrivant à celui du « patriotisme »….J’ai toujours cru en une seule chose, la morale n’est qu’une autre forme de commerce des symboles, très souvent lucratif, dont le but est d’endormir les esprits, les corps et les âmes. La perfection et de la pureté comme slogan (et au bout l’épée)…..Chose, humains que nous sommes, ne pourrons jamais atteindre. Tout le monde est faillible, même la nature et toutes ses lois aussi complexes que fascinantes…Vous allez me dire que la perfection est divine….

Je reprends mes esprits et je rebrousse le chemin. Au milieu de ce silence qui m’entoure…..Au milieu de tous ces souvenirs qui me submergent…..Je m’arrête une dernière fois pour lire ce qui est écrit sur ce panneau où le nom de mon ancien lycée apparait….J’aurais bien remplacé le mot « roses » par « regrets »….le « lycée des regrets »….

Les malades, Dieu les soignera !

lhaska«  Ici aussi, tout ce qu’on fait, on le fait pour que Dieu puisse nous récompenser », me dit l’infirmier. C’était il y a quelques jours où j’avais à accompagner un voisin aux urgences médicales de la ville la plus proche du village.

            À notre arrivée, je ne pouvais pas m’empêcher de contempler les recoins de ce bâtiment aussi triste que vide. Vide du matériel, de personnel, mais surtout de tout ce qui fait d’un hôpital un lieu de soins et d’humanisme. En effet, je me suis rappelé du fait que dans le mot « hôpital » il y a « hospitalité »…..mais pas ici. L’environnement est froid, inerte et surtout menaçant. La mort n’est pas loin, elle est gravée sur ces murs comme une sentence du ciel. Elle faut au moins lui reconnaître cela, la mort est la seule qui fait bien son travail dans ce coin….

            On attend un peu. Une jeune médecin avança avec des pas tantôt hésitants tantôt autre chose que je n’arrive pas à expliciter. Elle s’occupe du patient avec les moyens du bord. Elle a fait ce qu’elle pouvait tout en faisant des va-et-vient entre l’unité de « santé maternelle » et celle des « urgences ». Le maximum qu’elle pouvait faire, c’était de lui donner un sérum alimentaire et attendre que son état s’améliore……….ou non ! C’est ainsi va la vie dans ces contrées….

            Au milieu de cette attente interminable, je sortis dans le jardin. Je lisais la « Chute » de Camus en attendant. Je tombe sur une phrase disant un peu près «  La mort est solitaire tandis que la servitude est collective ». Je répliquais sur le coup au fond de moi, comme si je répondais à un interlocuteur imaginaire, «  Ici où je suis actuellement, la mort est collective, la servitude est collective tandis que la vie est une bâtarde dont personne ne se soucie et ne veut rien savoir… ! ».

            L’infirmier sort prendre un peu d’air. Il me fixa des yeux un petit moment. Je faisais semblant de ne pas le remarquer. « As-tu encore la force d’ouvrir un livre ? » me lança. Je lève mes yeux, restant un moment à contempler les traits de son visage, je répondis «  J’ai essayé les humains, j’ai fini par épouser les livres ». Un petit silence  s’installa avant que la discussion reprenne…..

Il s’approcha davantage de moi. Je lui demande avec un peu (voire beaucoup) d’ironie «  pourquoi la situation des hôpitaux de ce pays ne fait que se dégrader. Chaque année qui passe, nous avons l’impression que les services de santé n’ont de nom que toute cette misère qui s’étale dans les couloirs de ces bâtiments de malheur ? ». Je rajoutais  «  pourquoi en occident (avec tout ce qu’on peut lui reprocher, vue qu’il n’est pas parfait lui non plus) la vie humaine est sacrée. Celle-ci étant l’aspiration de complétude ultime de la société. Alors qu’ici, la vie humaine est étrangère à notre vision du monde ? ». L’infirmier me répondis avec un air convaincu et affirmatif, «  En occident, ils ne croient pas en Dieu, c’est pour cela que la vie est sacrée chez eux……Nous ! nous avons Dieu….Toute personne qui meurt, on prie pour que la miséricorde divine puisse la couvrir dans l’au-delà. C’est comme ça… ».

Je reste interloqué de ce que je venais d’entendre d’un personnel de santé qui tient un tel discours….Je le relançais «  Donc, à quoi bon d’ouvrir des centres de santé, si la mort -en toutes circonstances- est du ressort du divin ? Il suffit alors d’envoyer tous les malades dans des mosquées et prier pour leur salut. Pas besoin d’hôpitaux ni de médecins ou d’infirmiers… ».

Un petit moment de vide s’installa encore une fois entre nous. Le monsieur rebondis sur ce que je venais de dire «  Ici aussi, tout ce qu’on fait, on le fait pour que Dieu puisse nous récompenser ». Je répliquais davantage «  Ici, ce que vous faites, vous le faites parce que vous avez un salaire en fin de mois. Donc, Dieu n’a rien à voir dans cette histoire. C’est peut-être là l’ultime différence entre nous et l’occident… ».

L’infirmier me regarda avec un air méprisant et accusateur. «  Ça se voit qu’il t’ont bien formaté…». Je répondis, « personne ne m’a formaté. Il suffit d’ouvrir un peu les yeux sur le monde pour commencer, ou du moins apprendre, à voir les choses sur leurs vraies formes. En occident (toujours en dépit de tout ce qu’on peut lui reprocher), le médecin ou l’infirmier n’attend pas de récompense du ciel. Il a une mission sociétale à remplir avec au bout l’ultime aspiration à sauver des vies humaines…et ça s’arrête là. Si un humain meurt dans un service de santé, on cherche qui est responsable de quoi et pourquoi. On ne prie pas pour le salut de son âme ou pour sa miséricorde là-haut…..On se dit qu’on a failli quelque part pour ne pas avoir pu le sauver….C’est peut être ici, encore une fois, l’ultime différence entre eux et nous. Il y a un contrat social entre les Hommes d’une société chez eux, alors qu’ici, même le divin est dans les livres de médecine…..Comment on pourrait rendre des comptes et identifier des responsabilités si des gens comme vous me disent que c’est la volonté du ciel….Où s’arrête la volonté de Dieu et où commence la responsabilité des Hommes ? »

Un silence assassin s’installa une fois pour toute. L’infirmier me tourna le dos….le fossé entre son monde – leur monde- et le mien n’a jamais était aussi profond….

Tu es un regret…

train« Ça y est, je suis arrivée chez moi …. Je te fais un dernier au revoir ! Tu resteras un regret, mais je ne suis plus naïve et je sais bien que je ne te reverrais jamais…Ce qui est triste ». C’était le dernier mot qu’elle lui laissa au milieu de cette journée d’été marquée par un soleil qui semble porter dans son ardeur toute la colère des temps. Il resta un petit moment avec une sensation indescriptible, comparable à celle d’une âme qui vient d’heurter la solitude de ces montagnes qui survivent au néant. Entre ce sentiment de voir dissiper un rêve et la tristesse de voir ce visage disparaître dans l’inconnu de ce passé qui se précipite désormais sur cette terre et sur ce moment précis où il remémore tous les moments de cette rencontre. Ceux de la découverte, du malentendu, de la complicité, de l’incompréhension, du plaisir, de l’envie, de l’émotion et, pour finir, par la vérité cruelle du moment fatidique des au revoir.

Sur le moment, un sentiment de tristesse, mais aussi du déjà vu, le submerge. Oui en effet, il découvrit à l’instant qu’il a encore un cœur qui bat, des émotions et la force de s’attacher aux gens. Chose qu’il a oublié depuis l’éternité….Ce corps abîmé par les vents et les gens. Ce corps ayant traversé le temps dans l’incompréhension des dieux et la tragédie de toutes ces routes interminables qu’il n’a cessé de parcourir.

Découvrir qu’il était encore capable de s’arrêter sur la beauté d’une âme. La connaitre est en soi tout ce qu’il n’était plus capable de faire depuis bien des vies. Toutes ces vies qu’il a traversé et qu’il n’a cessé de fuir pour ne pas avoir à enterrer tous ces souvenirs qui font de ce corps ce qu’il est aujourd’hui.

Il se rappelle du moment où il s’est senti ridicule, car il se rendit compte qu’il y avait bien un vide laissé sur ce chemin où la rencontre vient de tirer sa révérence. Oui, ridicule ! Il s’est murmuré au fond de lui, car un tel sentiment n’a jamais fait partie de ses ressenties, ou du moins de par les souvenirs qui lui restent de son errance. Il faut savoir que son âme à rendu l’âme depuis très longtemps pour se rappeler c’est quoi ressentir le manque de quelqu’un.

Il lève les yeux vers le ciel, non pour prier les dieux, ni pour y chercher un espoir. Il regarde tout ce vide qui remplit ce moment. N’importe les larmes et les peines. N’importe les regrets et les choix qu’il aurait pu faire pour changer l’aboutissement de cette destinée. Il sait une chose, son existence ne s’est jamais conjuguée au temps des Hommes et des dieux. Que son corps n’aura jamais à marcher dans l’ombre comme le font tous les autres. Mais, il sait aussi que cette destinée, et cette histoire qui est la sienne, font qu’il a encore des plaines et des collines à parcourir, qu’il a encore beaucoup de larmes à essuyer……..Mais qu’il a aussi beaucoup de sourires à croiser. Ceux de toutes ces femmes et ces enfants qui lui ont toujours montré le chemin, qui lui ont permis de se rappeler de ne pas oublier de croire encore en cette vie et en la beauté de l’inconnu et le hasard de toutes ces rencontres.

Sur ce même moment, il se rappelle de l’instant où leurs regards passionnés se sont fixés. Elle lui lança «  Tous ces mots que tu viens de me dire….Combien de femmes ont déjà succombé ?….Je sais qu’elles sont nombreuses….». Comme une confession, il se murmura au fond de lui «  Peut-être qu’une partie de ces mots ont été déjà prononcés pour d’autres femmes….Mais cette fois-ci, je sais qu’il s’agit de plus que de vains mots….Une partie de moi s’est évanouie dans ce regard pour se réincarner en cette agréable ivresse qui remplit mon âme en contemplant tes traits… ».

Ce moment continue comme une éternité. Il sait que l’horizon est jaloux, que celui-ci doit être rejoint sous peu. Il baissa son regard vers le sol, comme s’il cherchait les traces d’une vie. Les pas de cette rencontre aussi absurde que marquante, aussi inattendue que bouleversante….aussi intrigante qu’enivrante….

Ce regard qui vient de rejoindre l’éternité de ce passé noyé par la nostalgie…et les regrets. « Quelle sensation terrible à ressentir des regrets !», il se dit. Des regrets sur quoi ? Sur l’illusion de ce moment qu’il aurait aimé voir durer pour l’éternité. Fermer les yeux et se voir porter dans un autre monde où ni les acharnements des Hommes ni ceux des dieux ne risquent de venir perturber cette quiétude qu’il vient de découvrir dans les yeux de cette femme qui a surgi des entrailles de ce monde qui lui a été toujours étranger.

Qu’ai-je donc fait ? À avoir succombé à l’ivresse de ce moment hors du temps et loin du royaume des Hommes, loin de tous les temps sans moindre intérêt pour les foules. Il se ressaisit pour se dire qu’il ne regrette pas d’être venu d’aussi loin sans la moindre connaissance de ce qui allait se passer ici. Il rajoute qu’il ne regrette pas non plus de se voir repartir vers l’inconnu en ayant à abandonner une partie de lui sur cette colline, et de voir une autre partie s’éloigner derrière la grisaille de cette mer incertaine. Il se dit que la folie peut rendre heureux…..Il était heureux ce court instant aussi.

Il se dit aussi que le sort peut nous pousser à verser des larmes, de joie ou de tristesse peu importe. Pleurer c’est qu’on a un cœur qui bat encore. Il se dit qu’il s’est trompé peut-être d’avoir laissé cette inconnue s’aventurer dans les hésitations de son âme. Mais comme ça aussi pour l’éternité, il se dit que la vie parmi les autres vaut bien la peine de laisser saigner ce cœur, ressusciter la vie dans ce corps qui a oublié c’est quoi aimer depuis toutes ces vies qu’il a traversé.

Entre l’ardeur de ce soleil en colère et ce début de vent portant avec lui toute la tristesse de cette journée. Il se dit qu’il est peut-être temps de reprendre le chemin de l’errance. Fermer la porte derrière cette histoire et lui tourner le dos…..Au moment où il s’apprêtait à jeter la clef de cette porte dans les entrailles de l’oubli, ceci pour toujours, il relit ce message pour une ultime fois comme une prière du désespoir. Dans le texte, il s’arrêta sur « … Je te fais un dernier au revoir ! »….Un petit moment de silence au milieu de cet autre silence déjà pesant…..Dès le moment où ce n’était pas un « dernier adieu », il y a toujours cette lueur d’espoir minime de voir les chemins se recroiser. Pour lui, dans un mois, un an ou dans dix ans, peu importe. Le fils du temps et du néant qu’il est, il sait que toute rencontre a sa raison d’être, et cette rencontre, toute insensée, absurde, passionnante qu’unique qu’elle est, ne peut faillir à sa promesse. Ainsi, avant de reprendre sa route, il laissa finalement la porte de ce passé entrouverte, se disant qu’on ne sait jamais, ce passé pourra renaître de ses cendres un jour, quand ? Peu importe…..Toute la beauté de cette histoire, c’est qu’elle a eu lieu, et qu’elle lui a appris qu’il est encore en vie et qu’il sait encore s’attacher….

L’exile des Hommes et des ombres

         LVAVDes fois, le fils du Maroc profond que je suis, je me retrouve envahi par un tas d’interrogations existentielles et autres. La première, et la plus importante, est celle qui concerne le sentiment d’appartenance à cette terre qui est censée être ma patrie, la terre de mes ancêtres depuis quelques millénaires déjà. J’ai la chance (ou la malchance) de parcourir le monde. À vrai dire, non par envie, mais pour autre chose. Un besoin de m’éloigner le plus possible et aspirer à accomplir quelque chose de mon absurde existence. Comme disait quelqu’un : « je ne poursuis pas un rêve, je fuis plutôt un cauchemar ». Cela dit, depuis que j’ai ouvert les yeux sur ce monde et ce sentiment de ne pas être vraiment chez moi s’est incrusté dans les entrailles de mon âme. Il y  est toujours d’ailleurs.

            Quand on se retrouve à ouvrir les yeux sur le monde au milieu de nulle part, je peux vous assurer que rien ne vous fait plus peur, ou ne vous surprendra par la suite. La mort ne vous dit plus rien, vous l’avez tellement côtoyé dans votre chair, que vous en êtes arrivés à ne plus savoir qui précède l’autre, la vie ou la mort. Dans tous les cas, chez moi, il y a plus de morts qui attendent de vivre que de vivants qui attendent de mourir.

            Je regarde la photo d’une personne qui s’approche de la centenaire. Son regard et son mode vestimentaire me disent qu’il vient de la même contrée que moi. Ses rides et les traits de son visage me rappellent bizarrement mon père qui, s’il était encore en vie aujourd’hui, aurait le même âge. Je vois de la fierté dans ses yeux et une dignité que ni le temps ni l’acharnement des vents venus d’ailleurs n’ont pas su effacer. Comme s’il disait au monde : « venez voir ce corps, contemplez-le….Mes cicatrices sont là pour vous rappeler que, comme j’ai su dompter le désert et les montagnes, je saurai rendre votre sommeil inconfortable, je vous rappellerai votre trahison, ce que vous avez fait de cette terre, toute cette douleur que vous lui avez infligé, toutes ces tentatives à ensevelir son histoire dans les profondeurs de l’abîme que vous respirez…. ».

            Le souvenir de ces visages aigris et meurtris m’a toujours obsédé, avec cette éternelle question : pourquoi nous ? Est-ce cela la récompense de quelqu’un qui n’a jamais accepté de négocier ou vendre son âme pour un semblant d’existence. Les miens ont toujours eu un seul problème, ils aimaient la liberté jusqu’à l’obsession. C’est pour cela qu’ils ont préféré la solitude des montagnes et les étendues du désert. Ils l’ont bien payé très cher, car on a fini par les oublier en fin de compte.

           On me parle de liberté, de dignité et d’égalité des chances dans ce pays. Des mots qui me donnent davantage envie de gerber qu’autre chose. Quand je regarde ma situation, et celle de milliers d’autres enfants de ce Maroc profond, qui se retrouvent obligés d’errer dans les pays des autres pour essayer de réaliser leurs rêves et trouver un semblant de dignité, comme l’était le cas de nos parents après la soi-disant indépendance. Ma foi, je me dis qu’on est le seul pays au monde dont, après avoir « obtenu l’indépendance (ou l’avoir vendu plutôt) », la population commence à déserter juste peu de temps après. Peut-être que celle-ci (la pseudo-indépendance) ne concernait pas vraiment ce peuple des profondeurs qui se retrouvait obliger à entamer, encore une fois, une autre marche, du désespoir celle-ci, pour une autre illusion de vie meilleure.

            Ma patrie, ou ce qu’il en reste, continue à m’obséder dans mes songes et mes rêves. Je continue à l’aimer et à espérer pour elle. Je veux me reposer sur la terre de ma mère, y vivre et mourir comme l’ont fait mes ancêtres. Mais, à chaque fois que j’y mets les pieds, je me rends compte que le fossé est devenu tellement grand que je dois me rendre à l’évidence. L’errance a encore de beaux jours devant elle, des milliers d’enfants de ce Maroc profond ont fini par partir avant moi, mon tour était venu, d’autres milliers me succèderont le tout naturellement au monde. Personne ne dira rien, car personne ne veut rien savoir.

            Je me plonge dans mes pensées et mes états d’âme, j’ai envie de me consoler en me disant que la destinée de mon peuple était d’être le fils du monde de par sa philosophie de vie. L’inconnu faisait partie de ses aspirations et voyages…..

           Moi, je me rends compte que je suis l’inconnu de cette histoire. Celle des miens qui a été décimée par le vent. Le peu qui y reste remplit encore les âmes de tous ses enfants qui se cherchent une patrie, désespérément souvent. Malgré cela, ils ne cessent d’espérer, continuellement dans le silence de leurs nuits, quand l’obscurité remplit les rues de ces villes habitées par le brouillard et les fantômes d’autres âmes qui les ont précédés et qui ont péri en espérant……