Les malades, Dieu les soignera !

lhaska«  Ici aussi, tout ce qu’on fait, on le fait pour que Dieu puisse nous récompenser », me dit l’infirmier. C’était il y a quelques jours où j’avais à accompagner un voisin aux urgences médicales de la ville la plus proche du village.

            À notre arrivée, je ne pouvais pas m’empêcher de contempler les recoins de ce bâtiment aussi triste que vide. Vide du matériel, de personnel, mais surtout de tout ce qui fait d’un hôpital un lieu de soins et d’humanisme. En effet, je me suis rappelé du fait que dans le mot « hôpital » il y a « hospitalité »…..mais pas ici. L’environnement est froid, inerte et surtout menaçant. La mort n’est pas loin, elle est gravée sur ces murs comme une sentence du ciel. Elle faut au moins lui reconnaître cela, la mort est la seule qui fait bien son travail dans ce coin….

            On attend un peu. Une jeune médecin avança avec des pas tantôt hésitants tantôt autre chose que je n’arrive pas à expliciter. Elle s’occupe du patient avec les moyens du bord. Elle a fait ce qu’elle pouvait tout en faisant des va-et-vient entre l’unité de « santé maternelle » et celle des « urgences ». Le maximum qu’elle pouvait faire, c’était de lui donner un sérum alimentaire et attendre que son état s’améliore……….ou non ! C’est ainsi va la vie dans ces contrées….

            Au milieu de cette attente interminable, je sortis dans le jardin. Je lisais la « Chute » de Camus en attendant. Je tombe sur une phrase disant un peu près «  La mort est solitaire tandis que la servitude est collective ». Je répliquais sur le coup au fond de moi, comme si je répondais à un interlocuteur imaginaire, «  Ici où je suis actuellement, la mort est collective, la servitude est collective tandis que la vie est une bâtarde dont personne ne se soucie et ne veut rien savoir… ! ».

            L’infirmier sort prendre un peu d’air. Il me fixa des yeux un petit moment. Je faisais semblant de ne pas le remarquer. « As-tu encore la force d’ouvrir un livre ? » me lança. Je lève mes yeux, restant un moment à contempler les traits de son visage, je répondis «  J’ai essayé les humains, j’ai fini par épouser les livres ». Un petit silence  s’installa avant que la discussion reprenne…..

Il s’approcha davantage de moi. Je lui demande avec un peu (voire beaucoup) d’ironie «  pourquoi la situation des hôpitaux de ce pays ne fait que se dégrader. Chaque année qui passe, nous avons l’impression que les services de santé n’ont de nom que toute cette misère qui s’étale dans les couloirs de ces bâtiments de malheur ? ». Je rajoutais  «  pourquoi en occident (avec tout ce qu’on peut lui reprocher, vue qu’il n’est pas parfait lui non plus) la vie humaine est sacrée. Celle-ci étant l’aspiration de complétude ultime de la société. Alors qu’ici, la vie humaine est étrangère à notre vision du monde ? ». L’infirmier me répondis avec un air convaincu et affirmatif, «  En occident, ils ne croient pas en Dieu, c’est pour cela que la vie est sacrée chez eux……Nous ! nous avons Dieu….Toute personne qui meurt, on prie pour que la miséricorde divine puisse la couvrir dans l’au-delà. C’est comme ça… ».

Je reste interloqué de ce que je venais d’entendre d’un personnel de santé qui tient un tel discours….Je le relançais «  Donc, à quoi bon d’ouvrir des centres de santé, si la mort -en toutes circonstances- est du ressort du divin ? Il suffit alors d’envoyer tous les malades dans des mosquées et prier pour leur salut. Pas besoin d’hôpitaux ni de médecins ou d’infirmiers… ».

Un petit moment de vide s’installa encore une fois entre nous. Le monsieur rebondis sur ce que je venais de dire «  Ici aussi, tout ce qu’on fait, on le fait pour que Dieu puisse nous récompenser ». Je répliquais davantage «  Ici, ce que vous faites, vous le faites parce que vous avez un salaire en fin de mois. Donc, Dieu n’a rien à voir dans cette histoire. C’est peut-être là l’ultime différence entre nous et l’occident… ».

L’infirmier me regarda avec un air méprisant et accusateur. «  Ça se voit qu’il t’ont bien formaté…». Je répondis, « personne ne m’a formaté. Il suffit d’ouvrir un peu les yeux sur le monde pour commencer, ou du moins apprendre, à voir les choses sur leurs vraies formes. En occident (toujours en dépit de tout ce qu’on peut lui reprocher), le médecin ou l’infirmier n’attend pas de récompense du ciel. Il a une mission sociétale à remplir avec au bout l’ultime aspiration à sauver des vies humaines…et ça s’arrête là. Si un humain meurt dans un service de santé, on cherche qui est responsable de quoi et pourquoi. On ne prie pas pour le salut de son âme ou pour sa miséricorde là-haut…..On se dit qu’on a failli quelque part pour ne pas avoir pu le sauver….C’est peut être ici, encore une fois, l’ultime différence entre eux et nous. Il y a un contrat social entre les Hommes d’une société chez eux, alors qu’ici, même le divin est dans les livres de médecine…..Comment on pourrait rendre des comptes et identifier des responsabilités si des gens comme vous me disent que c’est la volonté du ciel….Où s’arrête la volonté de Dieu et où commence la responsabilité des Hommes ? »

Un silence assassin s’installa une fois pour toute. L’infirmier me tourna le dos….le fossé entre son monde – leur monde- et le mien n’a jamais était aussi profond….

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