Là où le temps est épuisé !

Racha (2)Je viens de cette terre où les rêves tombent à l’eau…

De là où on se noie en prière…

De là où les vies se brisent contre la solitude de ces étendues en immuable abandon….

Je viens de là où les mots ont fini par déserter….

De là où les collines ne se nomment plus….

Je viens de là où les rêves se conjuguent au passé…

De là où les enfants ne sont jamais nés….

De là où les femmes n’ont jamais su rêver…

De là où les femmes n’ont jamais pu rêver…

Je viens de là où les hommes se sont enterrés….

De là où la colline n’a jamais pardonné d’être partie….

Je viens du fond de cette brume qui couvre l’éternité…

De cette terre qui m’a condamné à dériver…

Je viens de là où les amours sont enchaînés…..

De là où les damnés sont attachés à l’entrée des temples….

De là où les rêves sont abîmés….

Je viens de là où la terre est condamnée à l’attente…

De là où l’enfance n’a jamais su oublier…

Je viens de là où on prend la route sans jamais se retourner….

De là où les murs sont figés pour l’éternité…

De là où le temps est épuisé….

Le déserteur et les frissons de l’aube !

Ombre (2)Aujourd’hui est ailleurs. Tu sais que tu vas me manquer ? Oui, je sais ! Euh, peut-être ! Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que je ne sais pas !

Je marche comme une ombre. Peut-être que j’en suis une en fin de compte. Marcher à trois heures du matin, au milieu de ce froid glacial. Oui, ça me connait et alors ?

Au moins, dans ces ruelles, je ne risque rien. Je ne croise que d’autres êtres abîmés comme moi. Ces âmes damnées, pour qui le jour est pesant. Ceux pour qui le rêve ne veut rien dire. Dormir l’est encore moins….

Le silence des nuits d’hiver a toujours su me consoler. Ces aventures d’ici et là…Ces routes…Cette fumée qui s’émancipe de la tristesse de ces maisons….et ces ombres qui me rappellent que je viens d’un monde du bout du monde.

Il y a des personnes qui sont heureuses dans l’ennui de leur routine. Des enfants, une femme (ou un mari), une maison…Attendre la retraite pour commencer à vivre…Pourquoi pas !

Pour les miens, peut-être construire une maison au village. Peut-être acheter des terres, du bétail….et pourquoi-pas construire un mausolée pour les saints. La richesse aux yeux du monde et des dieux. Se gaver aussi pour ne pas avoir le sentiment de se faire avoir par le voisin…

J’ai horreur des routines. Tu le sais ? J’ai horreur de l’ennui et des habitudes aussi. J’ai horreur de plaire. J’ai horreur des gens qui me rappellent chaque jour que je dois faire comme les autres. J’ai horreur de ces gens qui me parlent de leurs enfants et du fait qu’ils sont comblés. Ceci pour me dire juste après qu’ils connaissent une jeune et belle fille de famille, bien sage et qui a le sens du devoir, si j’ai envie de m’assagir et remplir mon devoir de croyant. J’ai horreur de tout ce qui me rappelle que je dois faire telle ou telle chose pour qu’on me dise que je suis un homme du « bien ».

Tu sais que tu vas me manquer ? Pour une seule et simple raison que tu es la seule folie qui m’a toujours donné le sourire. À vrai dire,  j’apprends ce matin qu’on a beau être différents, on se trouve aux fonds, aussi semblables qu’on n’aurait jamais suspecté. Le monde des damnés a ses prophètes aussi….Tu en es la prophétesse d’ailleurs et tu le sais !

Je n’ai pas envie de te dire au revoir ma très chère, comme à chaque fois d’ailleurs qu’on se retrouve. J’ai horreur de tout cela, comme j’ai horreur de tout le reste. Tu sais que j’excelle dans la désertion. Sur le champ de bataille pour la gloire de l’ennui et la routine, je suis un déserteur de première. Je refuse d’être le martyr d’une telle cause. Cela ne m’intéresse pas. Ceci dit, comme tu sais, j’ai l’habitude que ça soit moi qui s’occupe de tourner les pages….

J’en ai fait l’histoire d’une existence. C’est pour cela d’ailleurs que j’ai horreur des adresses….Que j’ai horreur des lieux. De tout ce qui me rappelle le sentiment d’être emprisonné quelque part pour l’éternité. L’errance est mon éternité à moi. Ma prison en quelque sorte….Mais au moins, je ne fais pas semblant de ressembler aux autres. Cela ne m’intéresse pas. À force, j’en deviens abîmé certes…des cicatrices un peu partout sur mon corps, à en manquer d’espace pour celles du restant de mes jours d’ailleurs. Peu importe, mon existence me convient ainsi.

Tu ne m’a jamais demandé d’être comme les autres. C’est peut-être pour cela que tu vas me manquer. Oui, je le sais depuis ce matin. Le reflet de ton regard dans ce miroir en dit trop sur ce que le sort nous réserve. C’est encore les chemins qui se séparent. On le sait, comme à chaque fois d’ailleurs. Tu sais aussi que mes démons ne me laisseraient jamais me reposer comme le monde. Je ne suis pas le monde, c’est pour cela que j’ai déjà les yeux rêvés ailleurs. Loin, très loin d’ici…comme toi d’ailleurs, on se comprend, on se connait.

Nous sommes condamnés à voyager encore et encore…à déserter encore et encore…Nous sommes nés pour cela. Nous existons pour cela… D’autres chemins à parcourir. D’autres êtres à vivre. Un autre « toi », j’en doute fort. J’ai assez vu et vécu pour savoir que c’est non.

Tu sais quoi ? Ma mère m’a dit il y a quelques jours au téléphone qu’elle a envie de me voir père. Elle a envie que j’aie des enfants. Elle veut que je puisse faire la paix avec moi-même. Elle veut dormir en sachant que quelqu’un prend soin de moi. Que j’ai une famille en fait ! Moi, avoir une famille ? ….

Tu sais quoi ? Ma mère est l’incarnation de cette tragédie que seule une femme née du ventre de l’impossible exprime par son regard et ses rides….Il suffit de contempler les traits de son visage pour lire et comprendre l’épreuve d’une vie…de savoir que les dieux n’y sont pas allés de main morte sur ce corps. Crois-moi, je le sais ! Je fais partie de cette tragédie aussi.

J’ai toujours fui cette contrée, ces montagnes du mépris, comme j’ai toujours fui les gens. Une famille à moi ! À quoi bon ? Le monde est déjà assez rempli d’orphelins et de damnés pour en rajouter d’autres…De mon côté, je suis l’orphelin et le damné au même temps…Je ne t’apprends rien d’ailleurs ! Ça me va. J’accepte mon sort, que les dieux en prennent acte.

Ma mère a envie que je puisse me reposer pour de bon. Comme tout le monde en fait. Manger, dormir, enfanter, s’ennuyer et prier….Comme tout le monde. Elle a envie que je regagne le royaume des dieux et tous ces gens que j’ai toujours fui…

Vivre à la marge de tout cela est mon droit chemin à moi. Je n’ai pas envie de parler ou de sourire quand cela ne m’enchante pas. J’ai envie aussi de rester cette ombre sans visage ni corps à emprisonner. Ce monde qui m’étouffe à chaque fois que je rentre dans ce village. J’ai juste envie de passer pour une illusion….comme ces rochers que le monde a finis par ne plus voir….Comme les rides de cette rivière qui s’est asséchée dans sa solitude sans que personne ne s’en soucie…. J’ai envie d’arriver le soir et repartir le soir. Ce n’est pas parce que je déteste le jour….C’est juste que j’aime encore plus la nuit….Toutes les ombres finissent par se ressembler….On finit par ne plus se soucier des corps. Dans le noir, on apprend à écouter. Les mots finissent par se ressusciter de leur solitude aussi…La vie en devient plus agréable !

Tu sais que tu vas me manquer ?

Oui, je sais ! Mais, maintenant j’ai un avion à prendre. Dans quelques semaines ou quelques mois, on finira encore par se retrouver. Pour l’instant, j’ai un avion à prendre et je suis en retard…D’ailleurs tu n’as pas un avion à prendre toi aussi ?

Oui, ce soir !