Que le dernier qui quitte n’oublie pas d’éteindre les lumières !

abride1 (2)« Que le dernier qui quitte le pays n’oublie pas d’éteindre les lumières et fermer la porte ». Je ne sais pas pourquoi cette phrase raisonne dans ma tête depuis des années. Je n’en connais pas la source d’ailleurs. Peu importe !

Voyez-vous jeune homme ! L’odeur des amandiers amers remplit encore mes narines, alors que je suis à des océans et des âges de ma terre d’antan…..

Je commence à prendre de l’âge. Vous l’aviez bien remarqué à mon avis ! C’est fou que ce corps puisse se rappeler de tout. Par exemple, je peux vous indiquer l’emplacement de chacune des pierres qui décoraient la ruelle qui longe mon lointain village….

Aah, cette ruelle ! Vous ne savez pas à quel point elle me manque….

Non, pas les gens ! La ruelle j’ai dit. Elle avait quelque chose de révolutionnaire. Elle donnait vers l’infinité de la montagne d’un bout et vers la rivière de l’autre bout….

Elle symbolisait tout ce que les miens n’avaient plus : La liberté….

Vous savez jeune homme ! Entre les ports où j’ai échoué et mes amours contrariés, je n’ai jamais su choisir….

À vrai dire, je partais du principe qu’il n’y avait justement pas de choix à faire ! Ma devise dans la vie était : je le fais ou je ne le fais pas. C’est tout !

D’ailleurs, cela m’a valu d’être banni des miens. Oui, je suis un naufragé de la vie en quelque sorte. Une sorte de débris de navire qu’on n’a jamais pu identifier….

Et l’équipage vous dites ? …Toutes ces vies que j’ai délaissées sur les bords des routes que j’ai parcourus en traînant mes démons blessés….

Avez-vous déjà joué aux échecs, jeune homme ? …Non

Moi non plus ….

Il fait chaud vous dites ?

Mais, il neige ! Regardez dehors jeune homme. La tempête semble vouloir réveiller les morts. Les  vivants ne lui suffisent plus. Ils sont d’un ennui mortel…Je la comprends d’ailleurs…

Vous savez jeune homme ! J’ai l’habitude d’empiler des journaux, des revues et autres livres jaunes chez moi. Aucunement pour dire au monde que je suis un grand lecteur. Non, c’est juste une manière de me rappeler que j’ai bien fait de ne pas lire toutes ces sottises qu’on nous sert à longueur de journées. Chacun croit fermement qu’il détient la vérité ultime…

La seule vérité qu’il y a, c’est que je me retrouve ici à l’instant ….

Demain ?

Je ne sais pas. Deux choses, une : je serais en train de pleurer au fin fond d’un cimetière à Prague. Ou, autrement, à traîner dans les ruelles du vieux quartier de l’une de ces villes où les damnés ont élu refuge pour l’éternité….

Une autre vérité ! Ce n’est pas demain où vous allez me voir dans un temple en train de prier. Genre, demander pardon au ciel pour essayer d’expier mes péchés… ou quelque chose qui ressemble à cela…Je n’ai pas de pardon à demander à quiconque ! Et je ne dois rien à personne d’ailleurs….C’est tout et c’est comme ça !

Qu’est-ce que vous en dites, jeune homme ?

Aah, vous vous dites qu’à mon âge : Je devrais commencer plutôt à me préparer pour le grand voyage. Que je ferais mieux de m’occuper de mes problèmes de prostate ou de mon arthrose…

Voyez-vous jeune homme ! Dans la vie, il y a deux catégories de personnes : ceux qui ont des problèmes de prostate et ceux qui n’ont jamais vécu. Pour moi, le choix n’est pas difficile à faire….Peut-être pour vous ! Je comprends : ni prostate, ni vie. Quelle horreur !

Aah mon amandier amer ! Vous savez quoi ? J’avais eu un amour d’adolescence. Dans ce lointain village, dont le nom ne me dit plus rien d’ailleurs. Par contre, je me rappelle très bien de ce visage et ces grands yeux….Et l’amandier amer. Elle était la déesse de la colline. Question posée : qu’est-ce qu’elle devient après toute cette éternité passée ? Une veille peau, sans dents, comme issue naturelle à l’acharnement des dieux et des hommes sur les êtres de ces collines…..

….Les yeux par contre, je sais qu’ils sont comme ils étaient. Profonds, envoûtants, mais à combien solitaires….

Mes amours étaient toujours comme ça : des amours contrariés ! C’est pour cela que je suis ici aujourd’hui….. Dans cet aéroport….Entre un avion et un autre, des souvenirs putréfiés et des poussières….

Avez-vous déjà senti que vous aviez du sable dans le cœur ?

Moi, si….. Mais sûrement pas en priant. Car, je n’ai jamais prié, vous l’aviez déjà dit d’ailleurs….Je n’avais pas le temps, et cela ne m’intéresse pas…et ce n’est pas à mon âge que je vais commencer…

Prier pour demander pardon ! Quel « courage ». Pour moi, quand on fait quelque chose, on assume jusqu’au bout. Assumer ses actes, c’est le minimum des choses pour la dignité de l’Homme, ou du moins ce qu’il en reste….

C’est pour cela que je n’ai jamais demandé pardon….

Si, une seule fois : à mon adorable mère ! Je lui avais demandé pardon de m’avoir mis au monde. Elle méritait mieux à mon avis ! Quelqu’un qui prie par exemple…. Elle en aurait été reconnaissante aux saints et aux cieux. Me voir prier avec les larmes aux yeux…Imaginez-vous la scène ?

Demander pardon ! Voilà ce qui en est…Mais bon. Elle a toujours su que je l’aimais. Ça compensait tout. Même à faire des entorses à sa foi…

De toutes les façons, jeune homme. C’est mon heure désormais ! Je vois que vous êtes en voyage, des angoisses à la traîne….. Je ne sais pas dans quel état vous arriveriez au bout de votre voyage….. Mais, n’oubliez pas d’éteindre la lumière et de fermer la porte derrière vous en quittant cette terre….

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