Mr le ministre Daoudi : Oui, nous allons bien pleurer « Izem »

khalekPascal Manoukian écrivait dans son roman « Les échoués » : « (…) On croise trop d’injustice pour s’apitoyer sur chacune d’elles. Trop de morts pour les enterrer tous. Il faut sans cesse contrarier sa vraie nature, se forcer à oublier ce qu’on éprouvait avant. Il n’y a pas de place pour la compassion et la pitié. Elles vous détournent de vos urgences. (…) ».

J’ai pensé à ce passage, quand j’ai entendu vos mots, Mr le ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de la Formation des cadres, en réponse à la question d’un député sur le fait que la famille du jeune étudiant Omar Khalek (Izem), assassiné par des individus qui se proclament du mouvement du Polisario, n’a pas eu droit à des condoléances, ou du moins un mot de compassion de votre part. Pour seule réponse, vous lui lancez : « (…) Je ne vais pas quand même présenter mes condoléances pour la famille de chaque personne morte dans la rue (…) ».  [Traduction approximative]

Mr le ministre, je vous adresse ces mots – je sais que vous n’allez pas les lire, ceci m’est égal d’ailleurs-, non pas pour vous faire pleurer ou vous faire pitié. Ni votre pitié, ni votre affection ne m’importent à vrai dire.

Plusieurs personnes vous ont reproché de ne pas avoir fait le nécessaire à l’égard de la famille du défunt. Non sans raison d’ailleurs ! Ceci dit, j’aurais été choqué si on vous demandait de vous déplacer, en compagnie de votre premier ministre éventuellement, avec un avion affrété aux frais de l’argent public pour assister aux funérailles. Exiger que vous versiez quelques larmes au passage. Comme certains savent bien faire… suivez mon regard !

Non ! Ces gens-là savent très bien qu’ils n’auront jamais un tel privilège. Vous les connaissez d’ailleurs, aussi droits que pudiques. Dans la joie comme dans le malheur, ici même la mort est digne !

Mr le ministre, je ne vous reproche pas votre refus de présenter des condoléances, ou du moins avoir un mot d’affection pour la famille. Je vous en veux surtout de manquer, encore une fois, une belle occasion d’avoir la décence de vous taire. Dans ce pays, des responsables politiques ont souvent brillé par leur silence. Pourquoi pas cette fois-ci ?

Ceci dit, Mr le ministre, cela ne me dérange pas de savoir que ce jeune n’aura jamais droit à vos larmes, comme l’était le jeune étudiant de votre mouvement politique, le regretté Abderahim El-Hasnaoui. Lui aussi victime de la violence qui range le corps de l’université marocaine, ou du moins ce qu’il en reste.

Néanmoins, Mr le ministre, homme politique sensé gouverner pour tous les marocains, mais aussi ultimement père, la mort de ce jeune aurait dû vous rappeler que ça aurait pu être votre enfant ou celui de quelqu’un qui vous est cher. Que dans une telle situation, qu’on ne souhaite même pas à son pire ennemi, vous auriez aimé qu’on partage votre peine. Que les gens que vous ne portez pas dans votre cœur aient au moins la décence de se taire à défaut de pouvoir formuler des mots réconfortants à votre égard. Ceci dit, dans ces moments tragiques, même les adversaires les plus intimes arrivent à avoir la grandeur d’âme et à prendre de la hauteur. C’est ici où on reconnait les grands hommes d’ailleurs.

Mr le ministre, je ne vous reproche rien en fin de compte. Contre la bêtise, même les dieux ne peuvent rien, disait Schiller. En effet, ce n’est pas votre première fois d’ailleurs. Je vous rappelle aussi vos mots à l’égard du jeune étudiant Mohamed Fizazi, mort à Fès en 2013, et dont la seule « faute » était d’être de tendance de gauche si je ne me trompe pas. Lui aussi, vous ne l’aviez pas épargné, même mort, n’étant pas de votre idéologie. Pour couronner le tout, sa mort vous a même fait sourire. « Et alors qu’est-ce qu’il a ? (Iwa malou ? Nta drouk tatsa9sini 3laa…) » vous aviez lancé à son égard. C’était juste quelques mois avant que vous preniez « votre avion » pour aller pleurer le regretté El-Hassnaoui. Pourquoi donc ?

Mr le ministre, peut-être qu’à vos yeux et ceux de votre confrérie, nous ne sommes que des âmes égarées. Qu’il en soit ainsi. Il reste qu’au moins, même étant promus aux ténèbres et aux enfers, nous savons encore compatir à la douleur des autres, sans autre égard. Après tout, qui sommes-nous pour juger à la place du ciel ? Ceci dit, tout ce qui me fait mal dans cette histoire, c’est qu’un ministre trouve encore normal que des gens meurent dans la rue (Zen9a) et ne trouve rien à y dire. Pire encore, qu’il y rajoute une touche du mépris. Pourquoi compatir après tout ?

Mr le ministre, sachez que ce jeune homme a plus de dignité et d’honneur que beaucoup de gens qui gouvernent dans ce pays. Il est mort parce qu’il a refusé de marchander nul bout de cette terre, même au prix de son sang coulé. Au même temps, certains continuent à épuiser et à vider les richesses de ce pays, comme ce corps s’est vidé de son sang. Sa faute impardonnable était peut-être, au-delà de sa loyauté pour cette terre, de ne pas se reconnaître dans votre idéologie. Ou je me trompe ?

Ceci dit Mr le ministre, le seul fait de savoir pourquoi ce jeune homme est mort vous aurait poussé à pleurer toutes les larmes de vos yeux. Sa mort aurait pu vous rappeler, au moins, le souvenir d’autres montagnards qui sont tombés en défendant cette même terre, au même moment que certains étaient en train de trinquer avec le colonisateur. Pour votre information d’ailleurs, ce jeune vient du « Mont Bougafer », si l’endroit vous rappelle quelques obscurs souvenirs.

Selon moi, le « péché » de ce jeune homme était de revendiquer l’héritage africain de ce pays. Cette dimension « primitive et païenne » que certains gardiens du temple veulent effacer de la surface de cette terre. Cet héritage que vos compagnons combattent au nom du ciel. Je sais aussi qu’il rappelle à certains tout ce qu’ils détestent en eux. Voir un berbère assumer ce qu’il est tout court, refuser d’exister autrement ou renier ce qu’il est pour plaire, empêche certains de dormir.

Pour Izem, Mr le ministre, le fait de ne pas avoir droit à vos larmes, ou du moins votre compassion, est peut-être le signe qu’il a bien choisi son combat. Lui, au moins, n’a jamais prêché le salut éternel pour les âmes égarées, ni passé sa vie à appeler à la « gouvernance de Dieu » sur les affaires des Hommes. Son autre péché était peut-être de vous rappeler que Dieu ne peut pas régler tous les maux de la société. Que des fois, voire souvent, il faut apprendre à penser l’Homme avant le ciel. En d’autres termes, savoir que Dieu ne peut pas être un projet politique. En gros, laisser les affaires des Hommes aux Hommes. En effet, il se disait que la vie d’ici-bas a ses urgences et ses devoirs. Que la santé et l’éducation des enfants et des femmes de ce Maroc des profondeurs ne peuvent pas attendre l’intervention du Saint-Esprit pour être résolues. Pour ces raisons, peut-être qu’il n’ira pas au paradis, du moins le vôtre et selon vos critères, mais au moins, il aura vécu sa vie jusqu’au bout avec dignité.

Ceci dit Mr le ministre, oui nous allons bien pleurer notre enfant. Nous dirons au monde qu’on n’a pas honte de celui qui est allé rejoindre les siens au milieu de ces collines que beaucoup de ceux qui nous gouvernent ne savent même pas situer sur la carte. Notre enfant, Mr le ministre, est tombé pour la chose qui nous est des plus sacrées : cette terre que nos ancêtres ont parcourue depuis des millénaires, pas seulement depuis 12 siècles….

Nous, ces damnés de la terre, enfants de ces montagnardes, mal vêtues, analphabètes, primitives, peaux fissurées et visages abîmés, etc. continuerons à pleurer les nôtres, Mr le ministre. Mais au moins, on peut encore regarder le reflet de nos visages aigris dans un miroir. Ceci dit, on nous a peut-être dévêtue et dépossédé de tout, toutefois nous avons encore cette précieuse chose dont nous ne sommes pas moins fier : la dignité et l’amour de cette terre.

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2 réflexions sur “Mr le ministre Daoudi : Oui, nous allons bien pleurer « Izem »

  1. Toujours aussi excellent et fort en émotion. J attends toujours ta visite, on pourra échanger de vive voix sur certains de tes articles, refaire le monde en trinquant sous des flots de chocolat chaud. Ton amie Rita.

    • Coucou ma chère Rita.

      Merci beaucoup pour tes chaleureux mots.

      Je suis très content d’avoir de tes nouvelles. Ça fait un bail 🙂

      Promis, juré, je passerai.

      Au grand plaisir de te voir.

      Bises

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