La démocratie au royaume de ma mère !

TofPeut-être ! As-tu honte de ramasser ce bout de pain par terre cher ami ?

Non, je n’ai pas honte. J’ai juste un sentiment de dégoût. Une sorte d’envie de gerber qui me revient de ce passé lointain.

Oui, t’est-il déjà arrivé d’avoir tellement faim au point d’avoir envie de gerber ? À défaut de nourriture dans l’estomac, on finit par dégueuler ses entrailles mon cher ami. On vomit ce liquide jaune qui nous rappelle tout le mépris que la nature porte pour nos corps. Pour nous tout court ! Ces indésirables des dieux et des hommes.

Ceci dit mon ami ! Non, je n’ai pas honte de le ramasser. Même dans ce pays, à des milliers de kilomètre de ma mère, je garde toujours ce réflexe d’amasser les bouts de pain par terre pour les déposer dans un endroit où personne ne risque de les piétiner….

Au passage, j’apporte à ta connaissance, qu’enfant, il m’arrivait de me contenter du pain moisi. Tu sais, ce pain infesté par cette couche verdâtre qui dégage une odeur de fermentation. Quand vous la touchez, elle vous colle aux mains. Comme cette destinée d’errance qui nous est collée à la peau depuis la création….J’en ai mangé et je suis encore là à te parler….

Comme je t’ai dit, parlant de ma mère. Je me rappelle qu’elle nous cachait du pain pour s’assurer qu’on ait quelque chose à manger le lendemain. Je me rappellerai toujours aussi, qu’elle comptait le nombre de verres de thé ou de café que chacun de nous avait bu. Pas de privilège ni de passe-droit pour personne de ses enfants. C’est ce que j’appelle «  la démocratie au le royaume de ma mère ».

Au passage, mon ami. Je pense que mes premières sensibilités pour l’équité et l’égalité entre les filles et les garçons viennent justement de cette enfance marquée par les règles instaurées par ma mère contre vents et marrées. Je n’oublierai jamais qu’elle nous avait partagé les tâches ménagères. Oui, cher ami, garçons et filles, chacun avait sa tache quotidienne à remplir. Dans le royaume de ma mère, il n’y avait pas de place aux privilèges. Comme je t’ai dit….Pour nous, le seul privilège qu’on avait, c’est d’être les enfants de cette femme que ni les lois des dieux ni celles des hommes ont obligé à faire des entorses au devoir naturel d’aimer et de traiter ses enfants, aussi bien garçons que filles, de la même manière….Ma mère s’était révoltée à sa manière contre cette société façonnée par l’homme, où la femme n’est qu’un être relatif et qui n’a d’existence que dans sa relation avec celui-ci, comme l’avait bien expliquée notre chère Simone de Beauvoir.

Pourquoi tu me parle de cela. Entre le pain, ta mère et la démocratie, c’est quoi le rapport en fait ?

Cher ami ! Quand on a tété dans le désespoir, la vie nous aura appris quelque chose….Les vraies valeurs qui conditionnent et tapissent le cheminement de nos existences, on les apprend dans la douleur et on les entretient dans la douleur…..

Mon très cher ! Chez nous, il n’y a pas de corps où les cicatrices ne fleurissent un peu partout. C’est nos tatouages à nous. Une manière pour la vie de nous marquer à tout jamais. On a beau fuir, ignorer ce que nous sommes….Avoir honte de ramasser un bout de pain dans la rue de l’une de ces villes qui ont adopté nos angoisses….ou je ne sais pas quoi d’autres…..Il te suffit, en rentrant chez toi le soir, quand tes angoisses se mettent à nue. Quand tu es en train de brosser tes dents….Tu lèves les yeux et tu croise du regard ton reflet dans ce miroir des vérités…..C’est là où tu te rends compte que rien n’est fait. Tu te rappelles d’un coup que tu ne sauras jamais fuir ce que tu es…

Dans mon cas, ce malentendu que je suis entre les miens et les dieux. Je l’avais compris quand un matin, on m’a dit : Désormais petit, le grand voyage commence. Le monde t’attend. Dans la douleur ou dans la joie, tu dois aller jusqu’au bout. Ceci dit, tout le monde savait que la joie y était déjà étrangère, avec les larmes de ma mère comme caution….

Tu sais quoi , ta question me rappelle les mots de Nietzche : « Je tombe, mais je me relève toujours ». Mais ce que notre ami Nietzche ne savait pas, c’est que des êtres comme nous se relèvent aussi, mais le corps abîmé, encore plus à chaque fois, l’âme meurtrie, les yeux de plus en plus vides…et des blessures à jamais ouvertes…

Oui cher ami ! En partant de chez moi, je ne savais pas que j’aurai besoin de plus de chance que les dieux permettent, pour pouvoir arriver au bout de mon périple. De mon côté, j’avais toujours su que les dieux n’avaient rien à faire de gens comme moi. Pourquoi me donneraient-ils encore plus de chance ? Ceci dit, dès le départ, je savais que j’allais tomber souvent : les os brisés. J’attendais à chaque fois que les plaies se referment un peu, puis je me relevais pour continuer la route. Une seule règle à respecter : ne jamais se retourner sur les traces de ses pas. J’ai fini ainsi par devenir ce fantôme qui traverse les contrées sans trop de bruit.

Tu sais quoi cher ami ! Depuis que les miens se sont sédentarisés, ils passent leur temps à attendre.

À attendre quoi ?

Personne ne sait. Même eux, j’en suis convaincu.

Tu sais quoi encore ! Il y a très longtemps, les miens sillonnaient le désert. Ils n’avaient à faire du monde. Ce dernier leur appartenait. Aujourd’hui, pour alléger les souffrances de ce qu’ils étaient. Bah ! Ils attendent…

Quoi ?

Je ne sais pas, j’ai dit….

Les miens, cher ami, apparemment, se sont repentis aussi. Sans doute par pitié pour ce qu’ils sont devenus….

Tu sais quoi encore ! Je suis incapable de lire un livre sans pleurer…

Pourquoi donc ?

Bah, je te ramène encore à l’histoire de notre pain en fait. Tu sais quoi, je me rappelle, enfant ! Le plus beau des cadeaux qu’on m’a jamais offert. Ce n’était ni un tajine ni des chaussures. À ta grande surprise j’avoue, moi qui te disais qu’on en était arrivé à manger du pain moisie….

Le plus beau cadeau était le jour où mon grand frère m’avait offert deux livres. Je m’en rappellerai pour l’éternité. Les « Misérables » d’Hugo et « Nana » de Zola. Je me rappellerai aussi, que ce jour-là, je lui ai dit que je ne comprenais rien de ces histoires (j’avais dans les 12 ou 13 ans)….Mon frère me répondit : « Pour l’instant tu dois lire….Tu as toute la vie pour comprendre. »…

Ce que tu ne sais pas cher ami, c’est que le prix de ces deux livres équivalait à deux ou trois jours de travail d’un ouvrier chez moi, voire plus. Mon frère avait sacrifié -quelque part- quelques jours de courses pour m’offrir des livres. T’imagine cher ami quand tu en arrive à faire de tels calculs….

Pour te dire. Les « misérables » m’avait particulièrement intéressé, grâce aux explications de mon frère, je m’étais arrivé à cerner l’histoire. À vrai dit « Cosette » avait quelque chose de moi sans que je le sache. La seule différence à mon avis, c’est qu’elle devait être blonde et belle, moi un peu gris et yeux vides. C’est maintenant, en te parlant où je m’en rends compte…

Comme m’avait dit mon frère….J’avais toute la vie pour comprendre…Je pense que je viens  de le faire d’ailleurs ……Lire c’est renaitre une seconde fois…. Mais sans perdre de vue qu’au bout de chaque renaissance (donc liberté) il y a une sentence, comme disait notre ami Camus…Ma sentence à moi, tu la connais cher ami…

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