Les exclus du « salut »

arba (6)Ce soir, je voulais t’écrire cette lettre mon ami. J’avais besoin de temps à retrouver ce qui me reste de mots et de sens pour essayer de formuler ces quelques expressions qui, je l’espère, auront à te rejoindre dans l’au-delà. Oui, parce qu’ici-bas, je sais que rien n’est fait. Le monde est tombé depuis bien longtemps. Tu le sais, c’est pour cela que tu nous as tourné le dos. Comme cette mauvaise conscience qui vient nous empêcher de dormir sur la déchéance de nos vies d’emprunts. De toutes ces injustices que sont nos corps errants sur ces collines qui ne cessent d’être trahies, par les leurs avant l’étranger.

J’ai du plomb dans le cœur. Je ne sais plus pourquoi et comment. En quoi nous avons fauté. À dire au monde que nous sommes le souffre-douleur des dieux et ceux qui parlent en leurs noms. Oui, tous ces êtres venant de nul part qui se sont donnés la mission de nous montrer le chemin du salut, nous civiliser au passage. Chacun y va avec ses propres recettes et potions. Personne ne s’est arrêté un moment pour se dire : peut-on poser la question aux premiers concernés – c’est-à-dire nous-, qu’est-ce qu’ils en pensent ?

Non ! Nous n’avions jamais le choix. Justement, c’était les missionnaires du ciel. Nous n’avions pas de mots à dire, car apparemment nous sommes primitifs et hors du temps. Oui, c’est dit est c’est comme ça. Ils ont demandé à ma mère de se muer de ce qu’elle est, et à mon père de se taire tout court.

Moi et toi tu dis ? On nous a enterré, chacun à sa manière. Ils nous ont achevés. Les dieux sont contents. Ils peuvent dormir les égos apaisés. Tout le monde ira au paradis, sauf nous deux biens sûr. Les autres ? Ils font désormais partie du grand peuple que les dieux ont choisi. La foule a tranché.

Mon peuple à moi tu dis ? Il en reste ces reproches qui angoissent mon sommeil, les reproches de ton corps inerte, étendu sur terre…..Et ce visage que je ne suis plus capable de contempler dans un miroir. Il me renvoie le mépris de tous ces regards qui nous ont tourné le dos ! Nous sommes désespérants et désespérés.

Où avons-nous fauté tu dis ? À te dire mon ami, peut-être c’est parce que nous n’avions jamais senti le besoin existentiel, ni le devoir spirituel d’aller nous chercher des racines ailleurs. Ni de nous inventer des filiations à ne plus en finir pour paraître ce que les autres veulent que nous soyons…..Nous avons juste voulu exister comme nous sommes. Des déchus de l’existence qui s’assument en quelques sortes.

J’ai souvent dit à certains « porte-paroles de dieu » ou de nostalgiques d’un grand orient qui s’étend de l’océan à l’océan : « Mettez-vous à la place de quelqu’un à qui on rabâche à longueur de journée : je t’ai civilisé, je t’ai montré le chemin du salut, sans moi tu n’es rien….. Quand on fait comprendre à ma mère que le paradis ne lui est promis que si elle se dissocie de ce qu’elle est. Qu’un professeur, me lance «  Alors, comment ça se fait que tu portes un tel nom. Tu l’as acheté ? ». Une manière à lui de me dire que je n’avais pas droit d’avoir un tel nom si je ne suis pas de telle filiation. Une manière pour lui aussi de me rappeler que je viens de cette populace des profondeurs, que ses ancêtres ont bien fait de sortir de « l’ignorance » et des âges de l’obscurité…. »….. Mais je sais que c’était peine perdue. Pire, cela ne fait qu’empirer encore mon cas. Je suis un égaré, fils d’une égarée. Ma mère a beau prier toute sa vie, elle ne sait pas –elle qui ne parle que le berbère- que c’est vain, sa langue n’est pas reconnue ni parlée au paradis. Question posée : comment elle va s’en sortir le jour du grand jugement ?

Quand j’ai entendu et lu, juste après ta mort, des commentaires du genre : «  Que Dieu n’ait pas son âme », « Qu’il aie en enfer », etc.  J’en avais déduis que tu n’iras pas au paradis à ton malheur aussi…….et moi bien sûr…. Au moins, tu sais que tu ne seras pas seul.

Tu sais pourquoi ? Parce que tu n’es à leurs yeux qu’un simple mécréant-berbériste qui a osé revendiquer haut et fort  la reconnaissance pleine et entière de l’héritage et présent africain de ta terre. Que tu voulais que ta vieille mère –et la mienne au passage- puisse être traitée comme une citoyenne à part entière dans l’administration publique. Que cette dernière ne soit pas obligée de supplier les gens pour l’accompagner à chaque fois qu’elle ait besoin de recourir aux services de santé par exemple. Ni dans la vie, ni dans l’au-delà, nos mères ne seront jamais soignées….Elles ne parlent pas la bonne langue.

Je vais encore t’en rajouter à en gâcher ton sommeil d’outre-tombe. Tu as beau dire, à ces mêmes gardiens du temple, que cette terre est assez vaste pour contenir toutes les différences dans le respect et la dignité. Que chacun, en dépit de la langue, la religion, la couleur, l’affiliation, etc.  a droit d’exister. Ceci dit aussi, leur rappeler un peu (voire beaucoup) que le vivre-ensemble oblige chacun de nous à reconnaître le droit à la différence des autres. Par exemple, se dire que l’histoire de ce pays ne se résume pas à 12 siècles. C’est aussi une manière civilisée de rappeler qu’on n’est pas obligé de se ressembler dans l’hypocrisie et les apparences pour savoir vivre ensemble. Le respect se partage dans la diversité….Mais rien n’est fait.

Mon cher ami, tu sais : Temps que certains n’auront pas compris que le salut de l’humanité ne se résume pas à leur vision réductrice du monde. Que les autres ne sont pas tous des égarés par le seul fait qu’ils veulent exister par eux-mêmes. Qu’ils ont envie de retrouver leurs racines ici même sur cette terre, comme d’autres essayent de les chercher ailleurs et le font bien savoir en collant des arbres généalogiques dans leurs salon pour rappeler à l’humanité qu’ils ont du sang bleu. Ton État de droit -notre État de droit- qui protège chacun, son histoire et sa différence, ne sera qu’un rêve lointain.….. À être honnête, moi aussi, je sais que je ne serai plus là ce jour-là.

Voilà mon ami. J’ai dit ce que j’ai à dire. Je vais te laisser te reposer. Ce n’est qu’une question de temps et on se retrouvera….C’est écrit dans la tragédie de nos existences….Le matin se lève, le fils de la bergère accompagne l’aube dans son voyage. Il ne se retourne jamais. Le corps disparaît dans l’infinité des jours….Après une vie d’errance, l’âme reviendra plus tard se reposer parmi les siens. C’est ainsi que s’écrit notre histoire….

Les porte-paroles des dieux tu me dis ? L’amour du créateur a fini par les détourner de l’amour de ses créatures….Surtout celles qui ne leur ressemblent pas trop. Genre, toi et moi….

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4 réflexions sur “Les exclus du « salut »

  1. Un commentaire ne suffit pas pour te remercier cher Hassan, tu le sais autant que moi. Te remercier pour toutes ces belles écritures, que tu partages avec nous sans vanité aucune. Ces écritures qui ne cessent pas de me réveiller de mon hibernation, elles me rappellent, telles des chansons douces sur le mont d’une colline, le passé lointain, le jadis dirait l’autre, mais aussi le présent affreux, horrible et horrifiant dans lequel nous sommes coincés, nous, les déchus de l’existence qui s’assument fièrement je dirais. Merci!

    • Merci beaucoup cher Abdu;

      Tu sais quoi, c’est en sachant que des personnes comme toi arrivent encore à naître de la désolation de ma terre que je garde encore espoir en l’avenir des miens. Nous sommes ce que nous sommes : juste ce que nous sommes. Ni plus, ni moins.
      Le jour où cette colline finira par retrouver ses enfants, je comprendrai que c’est le temps d’enterrer cette douleur et de passer la main à nos enfants pour VIVRE, cette fois-ci en dignité et en liberté…Pour l’instant, on en est encore loin.

      Au plaisir de te revoir mon ami;

      H.O

  2. Mon cher Hassan,
    Comme à l accoutumée tes écrits me prennent aux tripes, tellement sont ils emprunts de sensibilité, de douleur, et de triste vérité. Je t embrasse affectueusement. Rita La Rebelle.

    • Merci beaucoup ma chère Rita;

      Je me dis que l’écriture est ma prière à moi. C’est ma façon d’aimer les gens !

      Je t’embrasse chère amie et au plaisir ;

      H.O

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