Les ailes brisées !

ARhhale

« (….) Tous ceux qu’on conduit au supplice s’accrochent par l’esprit à tous les objets qu’ils rencontrent sur la route (…) » ( Dostoïevski : « Crime et Châtiment»)

Nous avons tous commis le pêché d’aimer. Nous y avons tous laissé une partie de nous. Les débris de nos êtres qui se sont envolés comme des illusions…..

Nous avons tous commis le péché de vouloir exister. Nous y avons tous laissé quelque chose de nos âmes abîmées…

Je marchais à contre-sens, comme j’ai toujours fait. Une vieille dame m’arrêta : « Jeune homme ! La route c’est par là ». Je la regardais avec mes yeux vidés…..Je n’arrivais pas à cerner les traits de son visage. Comme je n’ai jamais réussi à cerner les traits de mon existence. Je l’ai remercié et continué ma route….C’était bien ma destinée.…. Je ne marchais pas à contre-sens…. Je ne faisais que marcher tout court. Vers et à partir d’où ?

Je suis condamné pour la vie, comme pour ce qui lui ressemble…. Perdu de vue, comme perdu tout court….. Au milieu de cette foule, au milieu de ces brouillards qui m’encerclent dans ces villes du nord….. J’ai tant marché et tant pleuré…. J’ai tant fui, même ma vie…… La poussière de toutes ces routes qui se repose sur mes chaussures…. La poussière des villes du nord…..

Entre une frontière et une autre : des lignes et des brûlures…… Entre un aéroport et un autre : des incertitudes et des déchirures….. Entre un matin et un autre : des battements de cœur essoufflé…..

J’étais parti sans en connaitre la raison….. J’étais parti car je ne trouvais plus la raison…..J’étais parti car j’en perdais la raison….

Cet enfant que j’étais me contemplait du haut de la colline. Regards de reproches et d’incompréhensions….. Cette plante qui a pris vie sur la tombe de mon père….. Ma vie était de passage par ici aussi…..

J’arrive sur le bord de la mer……Ce trait qui me rappelle que je fais désormais partie du passé de cette terre….. J’étais de passage comme l’étaient mes aspirations à la liberté….

Je suis devenu ce fantôme qui erre dans les villes des autres….. Je suis devenu ce passager qui né avec l’aube pour mourir avec le coucher du soleil…..

J’ai dormi sous ces ponts, comme j’y ai prié l’abîme de me laisser partir…… Je suis passé sur ce pont toutes les nuits à y chercher les traits de mes espoirs….. Ce qui restait de ce moi éphémère aussi…..

C’est au milieu de ces nuits qu’on apprend c’est quoi d’avoir des ailes brisées….. Entre l’obscurité qui habite votre âme et celle qui vous encercle…. Vous n’y pouvez rien…..

La pénitence n’était jamais loin….. J’étais souvent fatigué….. La voix de ma mère m’arrivait de ce lointain passé…… Et-tu encore en vie ? Je ne sais pas, mais j’y suis….. À mendier des rêves ou à mendier quelque jours de répit pour que les blessures puissent se cicatriser….

Le ciel ne nous a jamais pardonné d’avoir survécu à notre naissance….. Nous étions de trop sur cette terre…. Entre ces routes impitoyables et la désolation de ces regards qui remplissent nos consciences…. Nous avons tous péché : à  avoir osé aimer….. à avoir osé rêver…..

Populace, je t’aime moi non plus !

chourafa

« Comme une nuée de sauterelles les Indépendances tombèrent sur l’Afrique à la suite des soleils de la politique. (….). Fama fut oublié et jeté aux mouches. Passaient encore les postes de ministres, de députés, d’ambassadeurs, pour lesquels lire et écrire n’est pas aussi futile que des bagues pour un lépreux. On avait pour ceux-là des prétextes de l’écarter, Fama demeurant analphabète comme la queue d’un âne (….). Mais quand l’Afrique découvrit d’abord le parti unique (le parti unique, le savez-vous ? ressemble à une société de sorcières, les grandes initiées dévorent les enfants des autres) (….). Que n’a-t-il pas fait pour être coopté ! Prier Allah nuit et jour, tuer des sacrifices de toutes sortes, même un chat noir dans un puits (….). Mais alors, qu’apportèrent les Indépendances à Fama ? Rien que la carte d’identité nationale (…..). Elles sont les morceaux du pauvre dans le partage et ont la sécheresse et la dureté de la chair du taureau. Il peut tirer dessus avec les canines d’un molosse affamé, rien à en tirer, rien à sucer, c’est du nerf, ça ne se mâche pas (…). Il ne lui reste qu’à attendre la poignée de riz de la providence d’Allah (….) » (Ahmadou Kourouma : « Les soleils des indépendances »)

Naïf, fils de paysanne que je suis, j’avais souvent rêvé d’un monde idéal où tous les citoyens de mon pays sont égaux en droits et en devoirs. Égaux devant la loi sans exception aucune….

Vous vous dites peut-être que je suis vraiment crédule, au point d’oser formuler de tels souhaits, voire que je suis au bord de la folie par le seul fait d’y penser. Je vous l’accorde, je suis un rêveur. Comme le sont tous les enfants de bergères pour qui les rêves sont la seule issue qui permet de transcender ces montagnes et dunes qui nous encerclent de partout depuis la création. On avait l’horizon comme seule frontière, et le désert comme seule limite à nos aspirations à la vie….Nos âmes.

Oui, j’ai toujours rêvé d’une patrie où tout le monde pourrait avoir le droit de réussir et de réaliser ses rêves. Peu importe les origines ou la classe sociale. Peu importe si on s’appelle Hmmou, Boujmaa ou « moulay Youssef» …. Peu importe qu’on ait un accent du nord ou celui du sud…

Je sais que vous vous dites encore, cette fois-ci, il est vraiment à côté de la plaque. Oui, je le reconnais, j’y suis depuis toujours. Depuis ce jour où j’ai compris qu’on a beau être né sur la même terre, on n’aura jamais les mêmes chances, ni le même destin…..

Il y a quelque temps, j’avais lu un peu par hasard que notre cher parlement « vénéré » avait « osé » (mot à prendre avec des pincettes) ouvrir une discussion sur les titres « Moulay » , « Cherif » ou « Sidi ». Titres réservés à une catégorie sociale bien de chez nous. Celle qui a le privilège de descende de la lignée du prophète si j’ai bien compris….Et elle le fait bien savoir….

Sur le principe, je n’ai jamais eu de problème avec cela. Chacun peut être fier de ses origines et de son histoire. Ça fait partie de ce qui forge l’identité humaine. Mais à en faire une sorte de traditions de légitimation de certaines pratiques moyenâgeuses ; qu’elle soit à l’origine de privilèges accordés à une partie de la population, en défaveur du reste, sur la seule considération de légitimité du sang (qui ne se dit pas, mais qui se pratique à la lumière du jour : il suffit juste de regarder qui détient les plus grands postes de la fonction publique, les ministères, les entreprises de l’État, etc.), ça me dépasse.

Pour une personne de sang mêlé que je suis, on va me dire que je suis poussé par ma haine de ces gens….Il reste que ma mère ne m’a jamais appris à haïr les gens, je ne sais qu’aimer. C’est pour cela que je suis souvent sur le vif quand des pratiques qui dérivent vers des injustices viennent gâcher mon sommeil.

Toute ma vie, j’ai toujours rêvé d’une patrie. Une terre qui m’accepte comme je suis. Je n’ai pas de titre de « Moualy » ou de « Cherif ». J’avais juste mes rêves et mes aspirations à une terre de justice, de liberté et de droit ( comme des millions d’enfants de ce pays). Un endroit où je peux vivre sans que mon statut de citoyen, ma réussite ou mon ascension sociale ne soient inhérents à ma filiation.

Quand j’ai su que l’aventure parlement avait tourné court, sans surprise d’ailleurs, je me suis dit que les créatures de l’ombre avaient encore surgie de nulle part pour remettre « de l’ordre » dans les affaires. Bref, on n’entendra plus parler de ce sujet pour très longtemps…..

La démocratie chez moi, ce n’est pas pour demain, ni pour après-demain non plus. Dès le moment où on a encore de telles pratiques archaïques. On peut toujours rêver bien sûr, comme j’ai toujours fait. On peut aussi pleurer sur notre sort…..Sinon pour qu’on soit tous égaux dans la bêtise, on peut aussi aller nous procurer un arbre généalogique qui démontre que nous descendons bien, nous aussi, de la lignée de tous les possibles. Là, on pourrait alors exiger notre droit à une carte de « Cherif » qui nous permettra de garer la voiture dans le mauvais sens sans risquer de payer de contravention, par exemple…… Oui, sur ces cartes, c’est bien marqué un truc genre « respect et considération sont de mise pour le détenteur de cette carte» (voir la photo: traduction approximative). Ce qui veut dire aussi que pour le reste de la « populace », le respect et la considération ne sont pas nécessaires. Autrement, le mépris est rien d’autre… « Tu ne sais pas je suis le fils de qui ?», disait l’autre.

Il reste que je vais continuer à rêver cette terre qui est la mienne. À rêver ce jour (où je ne serai sûrement plus là) où la citoyenneté ne se définira plus dans un système de castes qui ne dit pas son nom. Le jour où l’État de droit aura à primer sur tout le reste, qu’on vient d’ici ou d’ailleurs. Le jour où, qu’on est enfant de Hmmou, Hadda ou de « Cherif », on devra tous être en mesure de rendre des comptes à la hauteur de nos actes. Un jour où des Ijjou, Tuda, Dawya et Aicha auront les mêmes chances que les « Lalla… ». Le jour où les gardiens du temple cesseront leur commerce religieux bien lucratif. Ce jour où des traditions révolues -religieuses ou autres- ne serviront plus à perdurer l’injustice et des pratiques qui n’ont de la légitimité que le nom…et encore. Le jour où le citoyen aura son mot à dire…Ce jour-là, je pourrai dire que j’ai finalement trouvé ma patrie….Que les miens ont finalement trouvé une patrie…

Me concernant, ce jour là, j’aurai déjà rejoint toutes ces âmes qui ont périe sur les routes de l’errance. Celle prescrite aux damnés de la justice et de la liberté…..