Les nouvelles de la pluie !

tof amaneC’est quand on s’installe quelque part que notre voyage commence. Oui en effet, on rentre entre ces nouveaux murs, ce nouvel espace. L’incertitude nous gagne, l’inconnu nous guette. On ne sait pas par quoi commencer pour faire partie de ces lieux, ou par où aller pour commencer tout court….

On attend, on médite, on ferme les yeux et on a l’impression de passer de l’autre côté de l’ombre….

On ré-ouvre les yeux…. Les mêmes murs, le même silence…. Ce sentiment de froid qui se mêle à la solitude de l’instant présent, interrompu de temps à autre par une chaleur venant de ce passé qui a déjà tiré sa révérence depuis ce matin où on a pris la route…..Oui, le passé n’est jamais achevé…Peut-être qu’il est inachevable après tout !

On se met à regarder dans la fenêtre. De nouveaux voisins, de nouveaux jours, de nouveaux espoirs aussi….

Au milieu de toute cette incertitude, on essaie de mettre de l’ordre dans nos pensées, dans nos regrets… Mais aussi dans nos attentes pour la vie….

Après tout, c’est pour cela qu’on se retrouve ici à l’instant….. On a quitté toutes ces vies pour courir derrière la Vie. Tourner le dos à la médiocrité de notre passé. De ces maisons et ces arbres déracinés…Mais aussi ces trahisons que les jours finiront par dissiper…. ou pas….

Je me rappelle des mots d’Hannah Arendt, la solitude oblige à avoir une discussion entre soi et soi-même. Oui, c’est terrible et c’est bien cela. Les premiers pas dans ce nouveau monde. Ces nouvelles –anciennes-  incertitudes qui vous gagnent….

Pourquoi et comment de tout cela ? Au fond de vous, vous savez que vous n’aurez jamais de réponse…..

Vous faites avec et vous essayez de passer à autre chose. Peut-être bouger les meubles, faire un peu de ménage ou vérifier si vous avez de l’eau chaude, etc….

Il reste que j’ai l’air d’un fiévreux au milieu d’une pluie de balles perdues. Le naufragé de quelque chose…Devenu désormais ce qu’on pourrait appeler un concept d’être.  C’est ici aussi où on se rend compte qu’il y a notre vérité, celle des autres et la Vérité…..Celle qui relève des dieux et que les créatures tremblantes ont placé au-dessus du reste…. Même la vie….

Je n’ai pas envie d’oublier toutes ces choses. Tout ce dont j’ai envie c’est de ne pas m’en souvenir. Personne ne consent à la douleur, sauf ces êtres abîmés pour qui la tragédie est une prière…. Avant le vide éternel, le châtiment…. Au-delà de la sentence, peut-on avoir des remords, quand notre seul crime était de vouloir être ? Ceci dit, à l’instant, je me rends compte qu’avoir des remords c’est accepter de souffrir…

Je regarde le ciel de cette fenêtre ouverte vers l’inconnu. Une question m’obsède : Devant ce mal qu’est la création, n’est-il plus légitime de reprocher au ciel toute cette tragédie que nous vivons au quotidien, au lieu de le remercier de nous avoir créés pour le prier en pleurant nos blessures ? …. Je sais que c’est ridicule…. Au-delà du fait que je suspecte plus ou moins l’issue de la réponse, le plus difficile est de savoir avec quel sentiment pourrait-on affronter ce dénouement ? De la pitié, du mépris, de l’indignation, de l’attendrissement ou même de l’indifférence tout court….que sais-je ?

Dans cette mélancolie qui m’habite en attendant les nouvelles de cette pluie qui tarde à tomber, je me suis résigné à dire, à quoi bon de persister à essayer de corriger les faux raccords de nos existences ? Le passé n’est-il finalement qu’un présent déchu et le présent, un passé en devenir….

Publicités

Les exclus du « salut »

arba (6)Ce soir, je voulais t’écrire cette lettre mon ami. J’avais besoin de temps à retrouver ce qui me reste de mots et de sens pour essayer de formuler ces quelques expressions qui, je l’espère, auront à te rejoindre dans l’au-delà. Oui, parce qu’ici-bas, je sais que rien n’est fait. Le monde est tombé depuis bien longtemps. Tu le sais, c’est pour cela que tu nous as tourné le dos. Comme cette mauvaise conscience qui vient nous empêcher de dormir sur la déchéance de nos vies d’emprunts. De toutes ces injustices que sont nos corps errants sur ces collines qui ne cessent d’être trahies, par les leurs avant l’étranger.

J’ai du plomb dans le cœur. Je ne sais plus pourquoi et comment. En quoi nous avons fauté. À dire au monde que nous sommes le souffre-douleur des dieux et ceux qui parlent en leurs noms. Oui, tous ces êtres venant de nul part qui se sont donnés la mission de nous montrer le chemin du salut, nous civiliser au passage. Chacun y va avec ses propres recettes et potions. Personne ne s’est arrêté un moment pour se dire : peut-on poser la question aux premiers concernés – c’est-à-dire nous-, qu’est-ce qu’ils en pensent ?

Non ! Nous n’avions jamais le choix. Justement, c’était les missionnaires du ciel. Nous n’avions pas de mots à dire, car apparemment nous sommes primitifs et hors du temps. Oui, c’est dit est c’est comme ça. Ils ont demandé à ma mère de se muer de ce qu’elle est, et à mon père de se taire tout court.

Moi et toi tu dis ? On nous a enterré, chacun à sa manière. Ils nous ont achevés. Les dieux sont contents. Ils peuvent dormir les égos apaisés. Tout le monde ira au paradis, sauf nous deux biens sûr. Les autres ? Ils font désormais partie du grand peuple que les dieux ont choisi. La foule a tranché.

Mon peuple à moi tu dis ? Il en reste ces reproches qui angoissent mon sommeil, les reproches de ton corps inerte, étendu sur terre…..Et ce visage que je ne suis plus capable de contempler dans un miroir. Il me renvoie le mépris de tous ces regards qui nous ont tourné le dos ! Nous sommes désespérants et désespérés.

Où avons-nous fauté tu dis ? À te dire mon ami, peut-être c’est parce que nous n’avions jamais senti le besoin existentiel, ni le devoir spirituel d’aller nous chercher des racines ailleurs. Ni de nous inventer des filiations à ne plus en finir pour paraître ce que les autres veulent que nous soyons…..Nous avons juste voulu exister comme nous sommes. Des déchus de l’existence qui s’assument en quelques sortes.

J’ai souvent dit à certains « porte-paroles de dieu » ou de nostalgiques d’un grand orient qui s’étend de l’océan à l’océan : « Mettez-vous à la place de quelqu’un à qui on rabâche à longueur de journée : je t’ai civilisé, je t’ai montré le chemin du salut, sans moi tu n’es rien….. Quand on fait comprendre à ma mère que le paradis ne lui est promis que si elle se dissocie de ce qu’elle est. Qu’un professeur, me lance «  Alors, comment ça se fait que tu portes un tel nom. Tu l’as acheté ? ». Une manière à lui de me dire que je n’avais pas droit d’avoir un tel nom si je ne suis pas de telle filiation. Une manière pour lui aussi de me rappeler que je viens de cette populace des profondeurs, que ses ancêtres ont bien fait de sortir de « l’ignorance » et des âges de l’obscurité…. »….. Mais je sais que c’était peine perdue. Pire, cela ne fait qu’empirer encore mon cas. Je suis un égaré, fils d’une égarée. Ma mère a beau prier toute sa vie, elle ne sait pas –elle qui ne parle que le berbère- que c’est vain, sa langue n’est pas reconnue ni parlée au paradis. Question posée : comment elle va s’en sortir le jour du grand jugement ?

Quand j’ai entendu et lu, juste après ta mort, des commentaires du genre : «  Que Dieu n’ait pas son âme », « Qu’il aie en enfer », etc.  J’en avais déduis que tu n’iras pas au paradis à ton malheur aussi…….et moi bien sûr…. Au moins, tu sais que tu ne seras pas seul.

Tu sais pourquoi ? Parce que tu n’es à leurs yeux qu’un simple mécréant-berbériste qui a osé revendiquer haut et fort  la reconnaissance pleine et entière de l’héritage et présent africain de ta terre. Que tu voulais que ta vieille mère –et la mienne au passage- puisse être traitée comme une citoyenne à part entière dans l’administration publique. Que cette dernière ne soit pas obligée de supplier les gens pour l’accompagner à chaque fois qu’elle ait besoin de recourir aux services de santé par exemple. Ni dans la vie, ni dans l’au-delà, nos mères ne seront jamais soignées….Elles ne parlent pas la bonne langue.

Je vais encore t’en rajouter à en gâcher ton sommeil d’outre-tombe. Tu as beau dire, à ces mêmes gardiens du temple, que cette terre est assez vaste pour contenir toutes les différences dans le respect et la dignité. Que chacun, en dépit de la langue, la religion, la couleur, l’affiliation, etc.  a droit d’exister. Ceci dit aussi, leur rappeler un peu (voire beaucoup) que le vivre-ensemble oblige chacun de nous à reconnaître le droit à la différence des autres. Par exemple, se dire que l’histoire de ce pays ne se résume pas à 12 siècles. C’est aussi une manière civilisée de rappeler qu’on n’est pas obligé de se ressembler dans l’hypocrisie et les apparences pour savoir vivre ensemble. Le respect se partage dans la diversité….Mais rien n’est fait.

Mon cher ami, tu sais : Temps que certains n’auront pas compris que le salut de l’humanité ne se résume pas à leur vision réductrice du monde. Que les autres ne sont pas tous des égarés par le seul fait qu’ils veulent exister par eux-mêmes. Qu’ils ont envie de retrouver leurs racines ici même sur cette terre, comme d’autres essayent de les chercher ailleurs et le font bien savoir en collant des arbres généalogiques dans leurs salon pour rappeler à l’humanité qu’ils ont du sang bleu. Ton État de droit -notre État de droit- qui protège chacun, son histoire et sa différence, ne sera qu’un rêve lointain.….. À être honnête, moi aussi, je sais que je ne serai plus là ce jour-là.

Voilà mon ami. J’ai dit ce que j’ai à dire. Je vais te laisser te reposer. Ce n’est qu’une question de temps et on se retrouvera….C’est écrit dans la tragédie de nos existences….Le matin se lève, le fils de la bergère accompagne l’aube dans son voyage. Il ne se retourne jamais. Le corps disparaît dans l’infinité des jours….Après une vie d’errance, l’âme reviendra plus tard se reposer parmi les siens. C’est ainsi que s’écrit notre histoire….

Les porte-paroles des dieux tu me dis ? L’amour du créateur a fini par les détourner de l’amour de ses créatures….Surtout celles qui ne leur ressemblent pas trop. Genre, toi et moi….

La démocratie au royaume de ma mère !

TofPeut-être ! As-tu honte de ramasser ce bout de pain par terre cher ami ?

Non, je n’ai pas honte. J’ai juste un sentiment de dégoût. Une sorte d’envie de gerber qui me revient de ce passé lointain.

Oui, t’est-il déjà arrivé d’avoir tellement faim au point d’avoir envie de gerber ? À défaut de nourriture dans l’estomac, on finit par dégueuler ses entrailles mon cher ami. On vomit ce liquide jaune qui nous rappelle tout le mépris que la nature porte pour nos corps. Pour nous tout court ! Ces indésirables des dieux et des hommes.

Ceci dit mon ami ! Non, je n’ai pas honte de le ramasser. Même dans ce pays, à des milliers de kilomètre de ma mère, je garde toujours ce réflexe d’amasser les bouts de pain par terre pour les déposer dans un endroit où personne ne risque de les piétiner….

Au passage, j’apporte à ta connaissance, qu’enfant, il m’arrivait de me contenter du pain moisi. Tu sais, ce pain infesté par cette couche verdâtre qui dégage une odeur de fermentation. Quand vous la touchez, elle vous colle aux mains. Comme cette destinée d’errance qui nous est collée à la peau depuis la création….J’en ai mangé et je suis encore là à te parler….

Comme je t’ai dit, parlant de ma mère. Je me rappelle qu’elle nous cachait du pain pour s’assurer qu’on ait quelque chose à manger le lendemain. Je me rappellerai toujours aussi, qu’elle comptait le nombre de verres de thé ou de café que chacun de nous avait bu. Pas de privilège ni de passe-droit pour personne de ses enfants. C’est ce que j’appelle «  la démocratie au le royaume de ma mère ».

Au passage, mon ami. Je pense que mes premières sensibilités pour l’équité et l’égalité entre les filles et les garçons viennent justement de cette enfance marquée par les règles instaurées par ma mère contre vents et marrées. Je n’oublierai jamais qu’elle nous avait partagé les tâches ménagères. Oui, cher ami, garçons et filles, chacun avait sa tache quotidienne à remplir. Dans le royaume de ma mère, il n’y avait pas de place aux privilèges. Comme je t’ai dit….Pour nous, le seul privilège qu’on avait, c’est d’être les enfants de cette femme que ni les lois des dieux ni celles des hommes ont obligé à faire des entorses au devoir naturel d’aimer et de traiter ses enfants, aussi bien garçons que filles, de la même manière….Ma mère s’était révoltée à sa manière contre cette société façonnée par l’homme, où la femme n’est qu’un être relatif et qui n’a d’existence que dans sa relation avec celui-ci, comme l’avait bien expliquée notre chère Simone de Beauvoir.

Pourquoi tu me parle de cela. Entre le pain, ta mère et la démocratie, c’est quoi le rapport en fait ?

Cher ami ! Quand on a tété dans le désespoir, la vie nous aura appris quelque chose….Les vraies valeurs qui conditionnent et tapissent le cheminement de nos existences, on les apprend dans la douleur et on les entretient dans la douleur…..

Mon très cher ! Chez nous, il n’y a pas de corps où les cicatrices ne fleurissent un peu partout. C’est nos tatouages à nous. Une manière pour la vie de nous marquer à tout jamais. On a beau fuir, ignorer ce que nous sommes….Avoir honte de ramasser un bout de pain dans la rue de l’une de ces villes qui ont adopté nos angoisses….ou je ne sais pas quoi d’autres…..Il te suffit, en rentrant chez toi le soir, quand tes angoisses se mettent à nue. Quand tu es en train de brosser tes dents….Tu lèves les yeux et tu croise du regard ton reflet dans ce miroir des vérités…..C’est là où tu te rends compte que rien n’est fait. Tu te rappelles d’un coup que tu ne sauras jamais fuir ce que tu es…

Dans mon cas, ce malentendu que je suis entre les miens et les dieux. Je l’avais compris quand un matin, on m’a dit : Désormais petit, le grand voyage commence. Le monde t’attend. Dans la douleur ou dans la joie, tu dois aller jusqu’au bout. Ceci dit, tout le monde savait que la joie y était déjà étrangère, avec les larmes de ma mère comme caution….

Tu sais quoi , ta question me rappelle les mots de Nietzche : « Je tombe, mais je me relève toujours ». Mais ce que notre ami Nietzche ne savait pas, c’est que des êtres comme nous se relèvent aussi, mais le corps abîmé, encore plus à chaque fois, l’âme meurtrie, les yeux de plus en plus vides…et des blessures à jamais ouvertes…

Oui cher ami ! En partant de chez moi, je ne savais pas que j’aurai besoin de plus de chance que les dieux permettent, pour pouvoir arriver au bout de mon périple. De mon côté, j’avais toujours su que les dieux n’avaient rien à faire de gens comme moi. Pourquoi me donneraient-ils encore plus de chance ? Ceci dit, dès le départ, je savais que j’allais tomber souvent : les os brisés. J’attendais à chaque fois que les plaies se referment un peu, puis je me relevais pour continuer la route. Une seule règle à respecter : ne jamais se retourner sur les traces de ses pas. J’ai fini ainsi par devenir ce fantôme qui traverse les contrées sans trop de bruit.

Tu sais quoi cher ami ! Depuis que les miens se sont sédentarisés, ils passent leur temps à attendre.

À attendre quoi ?

Personne ne sait. Même eux, j’en suis convaincu.

Tu sais quoi encore ! Il y a très longtemps, les miens sillonnaient le désert. Ils n’avaient à faire du monde. Ce dernier leur appartenait. Aujourd’hui, pour alléger les souffrances de ce qu’ils étaient. Bah ! Ils attendent…

Quoi ?

Je ne sais pas, j’ai dit….

Les miens, cher ami, apparemment, se sont repentis aussi. Sans doute par pitié pour ce qu’ils sont devenus….

Tu sais quoi encore ! Je suis incapable de lire un livre sans pleurer…

Pourquoi donc ?

Bah, je te ramène encore à l’histoire de notre pain en fait. Tu sais quoi, je me rappelle, enfant ! Le plus beau des cadeaux qu’on m’a jamais offert. Ce n’était ni un tajine ni des chaussures. À ta grande surprise j’avoue, moi qui te disais qu’on en était arrivé à manger du pain moisie….

Le plus beau cadeau était le jour où mon grand frère m’avait offert deux livres. Je m’en rappellerai pour l’éternité. Les « Misérables » d’Hugo et « Nana » de Zola. Je me rappellerai aussi, que ce jour-là, je lui ai dit que je ne comprenais rien de ces histoires (j’avais dans les 12 ou 13 ans)….Mon frère me répondit : « Pour l’instant tu dois lire….Tu as toute la vie pour comprendre. »…

Ce que tu ne sais pas cher ami, c’est que le prix de ces deux livres équivalait à deux ou trois jours de travail d’un ouvrier chez moi, voire plus. Mon frère avait sacrifié -quelque part- quelques jours de courses pour m’offrir des livres. T’imagine cher ami quand tu en arrive à faire de tels calculs….

Pour te dire. Les « misérables » m’avait particulièrement intéressé, grâce aux explications de mon frère, je m’étais arrivé à cerner l’histoire. À vrai dit « Cosette » avait quelque chose de moi sans que je le sache. La seule différence à mon avis, c’est qu’elle devait être blonde et belle, moi un peu gris et yeux vides. C’est maintenant, en te parlant où je m’en rends compte…

Comme m’avait dit mon frère….J’avais toute la vie pour comprendre…Je pense que je viens  de le faire d’ailleurs ……Lire c’est renaitre une seconde fois…. Mais sans perdre de vue qu’au bout de chaque renaissance (donc liberté) il y a une sentence, comme disait notre ami Camus…Ma sentence à moi, tu la connais cher ami…

Mr le ministre Daoudi : Oui, nous allons bien pleurer « Izem »

khalekPascal Manoukian écrivait dans son roman « Les échoués » : « (…) On croise trop d’injustice pour s’apitoyer sur chacune d’elles. Trop de morts pour les enterrer tous. Il faut sans cesse contrarier sa vraie nature, se forcer à oublier ce qu’on éprouvait avant. Il n’y a pas de place pour la compassion et la pitié. Elles vous détournent de vos urgences. (…) ».

J’ai pensé à ce passage, quand j’ai entendu vos mots, Mr le ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de la Formation des cadres, en réponse à la question d’un député sur le fait que la famille du jeune étudiant Omar Khalek (Izem), assassiné par des individus qui se proclament du mouvement du Polisario, n’a pas eu droit à des condoléances, ou du moins un mot de compassion de votre part. Pour seule réponse, vous lui lancez : « (…) Je ne vais pas quand même présenter mes condoléances pour la famille de chaque personne morte dans la rue (…) ».  [Traduction approximative]

Mr le ministre, je vous adresse ces mots – je sais que vous n’allez pas les lire, ceci m’est égal d’ailleurs-, non pas pour vous faire pleurer ou vous faire pitié. Ni votre pitié, ni votre affection ne m’importent à vrai dire.

Plusieurs personnes vous ont reproché de ne pas avoir fait le nécessaire à l’égard de la famille du défunt. Non sans raison d’ailleurs ! Ceci dit, j’aurais été choqué si on vous demandait de vous déplacer, en compagnie de votre premier ministre éventuellement, avec un avion affrété aux frais de l’argent public pour assister aux funérailles. Exiger que vous versiez quelques larmes au passage. Comme certains savent bien faire… suivez mon regard !

Non ! Ces gens-là savent très bien qu’ils n’auront jamais un tel privilège. Vous les connaissez d’ailleurs, aussi droits que pudiques. Dans la joie comme dans le malheur, ici même la mort est digne !

Mr le ministre, je ne vous reproche pas votre refus de présenter des condoléances, ou du moins avoir un mot d’affection pour la famille. Je vous en veux surtout de manquer, encore une fois, une belle occasion d’avoir la décence de vous taire. Dans ce pays, des responsables politiques ont souvent brillé par leur silence. Pourquoi pas cette fois-ci ?

Ceci dit, Mr le ministre, cela ne me dérange pas de savoir que ce jeune n’aura jamais droit à vos larmes, comme l’était le jeune étudiant de votre mouvement politique, le regretté Abderahim El-Hasnaoui. Lui aussi victime de la violence qui range le corps de l’université marocaine, ou du moins ce qu’il en reste.

Néanmoins, Mr le ministre, homme politique sensé gouverner pour tous les marocains, mais aussi ultimement père, la mort de ce jeune aurait dû vous rappeler que ça aurait pu être votre enfant ou celui de quelqu’un qui vous est cher. Que dans une telle situation, qu’on ne souhaite même pas à son pire ennemi, vous auriez aimé qu’on partage votre peine. Que les gens que vous ne portez pas dans votre cœur aient au moins la décence de se taire à défaut de pouvoir formuler des mots réconfortants à votre égard. Ceci dit, dans ces moments tragiques, même les adversaires les plus intimes arrivent à avoir la grandeur d’âme et à prendre de la hauteur. C’est ici où on reconnait les grands hommes d’ailleurs.

Mr le ministre, je ne vous reproche rien en fin de compte. Contre la bêtise, même les dieux ne peuvent rien, disait Schiller. En effet, ce n’est pas votre première fois d’ailleurs. Je vous rappelle aussi vos mots à l’égard du jeune étudiant Mohamed Fizazi, mort à Fès en 2013, et dont la seule « faute » était d’être de tendance de gauche si je ne me trompe pas. Lui aussi, vous ne l’aviez pas épargné, même mort, n’étant pas de votre idéologie. Pour couronner le tout, sa mort vous a même fait sourire. « Et alors qu’est-ce qu’il a ? (Iwa malou ? Nta drouk tatsa9sini 3laa…) » vous aviez lancé à son égard. C’était juste quelques mois avant que vous preniez « votre avion » pour aller pleurer le regretté El-Hassnaoui. Pourquoi donc ?

Mr le ministre, peut-être qu’à vos yeux et ceux de votre confrérie, nous ne sommes que des âmes égarées. Qu’il en soit ainsi. Il reste qu’au moins, même étant promus aux ténèbres et aux enfers, nous savons encore compatir à la douleur des autres, sans autre égard. Après tout, qui sommes-nous pour juger à la place du ciel ? Ceci dit, tout ce qui me fait mal dans cette histoire, c’est qu’un ministre trouve encore normal que des gens meurent dans la rue (Zen9a) et ne trouve rien à y dire. Pire encore, qu’il y rajoute une touche du mépris. Pourquoi compatir après tout ?

Mr le ministre, sachez que ce jeune homme a plus de dignité et d’honneur que beaucoup de gens qui gouvernent dans ce pays. Il est mort parce qu’il a refusé de marchander nul bout de cette terre, même au prix de son sang coulé. Au même temps, certains continuent à épuiser et à vider les richesses de ce pays, comme ce corps s’est vidé de son sang. Sa faute impardonnable était peut-être, au-delà de sa loyauté pour cette terre, de ne pas se reconnaître dans votre idéologie. Ou je me trompe ?

Ceci dit Mr le ministre, le seul fait de savoir pourquoi ce jeune homme est mort vous aurait poussé à pleurer toutes les larmes de vos yeux. Sa mort aurait pu vous rappeler, au moins, le souvenir d’autres montagnards qui sont tombés en défendant cette même terre, au même moment que certains étaient en train de trinquer avec le colonisateur. Pour votre information d’ailleurs, ce jeune vient du « Mont Bougafer », si l’endroit vous rappelle quelques obscurs souvenirs.

Selon moi, le « péché » de ce jeune homme était de revendiquer l’héritage africain de ce pays. Cette dimension « primitive et païenne » que certains gardiens du temple veulent effacer de la surface de cette terre. Cet héritage que vos compagnons combattent au nom du ciel. Je sais aussi qu’il rappelle à certains tout ce qu’ils détestent en eux. Voir un berbère assumer ce qu’il est tout court, refuser d’exister autrement ou renier ce qu’il est pour plaire, empêche certains de dormir.

Pour Izem, Mr le ministre, le fait de ne pas avoir droit à vos larmes, ou du moins votre compassion, est peut-être le signe qu’il a bien choisi son combat. Lui, au moins, n’a jamais prêché le salut éternel pour les âmes égarées, ni passé sa vie à appeler à la « gouvernance de Dieu » sur les affaires des Hommes. Son autre péché était peut-être de vous rappeler que Dieu ne peut pas régler tous les maux de la société. Que des fois, voire souvent, il faut apprendre à penser l’Homme avant le ciel. En d’autres termes, savoir que Dieu ne peut pas être un projet politique. En gros, laisser les affaires des Hommes aux Hommes. En effet, il se disait que la vie d’ici-bas a ses urgences et ses devoirs. Que la santé et l’éducation des enfants et des femmes de ce Maroc des profondeurs ne peuvent pas attendre l’intervention du Saint-Esprit pour être résolues. Pour ces raisons, peut-être qu’il n’ira pas au paradis, du moins le vôtre et selon vos critères, mais au moins, il aura vécu sa vie jusqu’au bout avec dignité.

Ceci dit Mr le ministre, oui nous allons bien pleurer notre enfant. Nous dirons au monde qu’on n’a pas honte de celui qui est allé rejoindre les siens au milieu de ces collines que beaucoup de ceux qui nous gouvernent ne savent même pas situer sur la carte. Notre enfant, Mr le ministre, est tombé pour la chose qui nous est des plus sacrées : cette terre que nos ancêtres ont parcourue depuis des millénaires, pas seulement depuis 12 siècles….

Nous, ces damnés de la terre, enfants de ces montagnardes, mal vêtues, analphabètes, primitives, peaux fissurées et visages abîmés, etc. continuerons à pleurer les nôtres, Mr le ministre. Mais au moins, on peut encore regarder le reflet de nos visages aigris dans un miroir. Ceci dit, on nous a peut-être dévêtue et dépossédé de tout, toutefois nous avons encore cette précieuse chose dont nous ne sommes pas moins fier : la dignité et l’amour de cette terre.

Ces Hommes qui pleurent !

Homme qui pleureNe pensez plus à moi, il n’y a plus de chemin vers cette fleure accrochée à la solitude de cette falaise. Je n’aurais qu’à tenir la main du diable, il saura peut-être me dire ce que je dois faire…..à ne plus croiser ces regards, à ne plus retrouver mon chemin vers eux…à ne plus lire dans la bible de ces âmes aigries….

Partout et nulle part, ne me regardez plus, ne me dites plus aucun mot pour ne plus avoir à pleurer sur les débris de ce cœur qui s’est tu ici et ailleurs…..Aucune importance de ce qui vient, quelle importance pour toutes ces vies éparpillées ici et ailleurs…

J’ai regardé ce verre qui me contemple, les démons de mon passé qui me parlent…Quelle importance à regarder tout ce monde qui pleur sa vie sur le comptoir de ce bar ?…..Ce vieillard qui me regarde avec un sourire désespéré, il se dirige vers la sortie…. La vie n’est plus….

Un pied dans mon monde et un autre dans celui des Hommes….Tout au long de ces chemins étroits qui mènent à l’impasse de cette nuit. Je détourne mon regarde de ce mur….ce fantôme qui me poursuis, je le supplie de ne plus me supplier à lui tenir compagnie….

Tout au long de ce chemin étroit, je cherchais à t’atteindre. Le diable qui marche sur le rebord….mes illusions qui se détachent et qui périssent au milieu de la brume de cette nuit. Ne me regardez plus…..à ne plus voir vos yeux pleurer le silence…..

Tous ces chemins nous montrent comment disparaître…..ce chemin étroit ou ce rebord qui longe nos vies…… Je pars n’importe où et le diable continuera à hanter ces lieux…Je vais probablement aller aussi loin que le voyage des cygnes….Aussi loin que ce passé qui n’a plus de visage…. Probablement loin de ces contrées et ces Hommes…..probablement loin de cette nuit et ses murmures….

Voyons si ces cœurs vides pourraient être comblés….Disant que je n’ai jamais cru en la chance……J’ai toujours marché sur ce chemin étroit et le diable sur ce rebord…Je vais probablement marcher encore plus loin et très longtemps….Probablement loin de cet automne et ses vents….Loin de ces nuits et leur silence…..

Je vois la lumière venant de ce bar ancré au fond de cette ruelle….. Le son de toutes ces histoires qui se pleurent sur le comptoir….Un, pleurant d’avoir manqué son destin…Une, pleurant de ne pas avoir eu à pardonner ….. Encore ce vieillard qui contemple son verre dans ce coin…..Il est absent, n’entendant plus rien….

Ces vies qui brûlent avec la nuit qui trace son chemin…Moi qui regarde tout cela comme un étranger….Etranger de ce lieu et de ces gens….….Je ne reconnais que ce chemin étroit et ces quelques regards qui brûlent avant de partir en fumée dans l’infinité de ce ciel qui les ignore……Et ces Hommes qui pleurent….

Que le dernier qui quitte n’oublie pas d’éteindre les lumières !

abride1 (2)« Que le dernier qui quitte le pays n’oublie pas d’éteindre les lumières et fermer la porte ». Je ne sais pas pourquoi cette phrase raisonne dans ma tête depuis des années. Je n’en connais pas la source d’ailleurs. Peu importe !

Voyez-vous jeune homme ! L’odeur des amandiers amers remplit encore mes narines, alors que je suis à des océans et des âges de ma terre d’antan…..

Je commence à prendre de l’âge. Vous l’aviez bien remarqué à mon avis ! C’est fou que ce corps puisse se rappeler de tout. Par exemple, je peux vous indiquer l’emplacement de chacune des pierres qui décoraient la ruelle qui longe mon lointain village….

Aah, cette ruelle ! Vous ne savez pas à quel point elle me manque….

Non, pas les gens ! La ruelle j’ai dit. Elle avait quelque chose de révolutionnaire. Elle donnait vers l’infinité de la montagne d’un bout et vers la rivière de l’autre bout….

Elle symbolisait tout ce que les miens n’avaient plus : La liberté….

Vous savez jeune homme ! Entre les ports où j’ai échoué et mes amours contrariés, je n’ai jamais su choisir….

À vrai dire, je partais du principe qu’il n’y avait justement pas de choix à faire ! Ma devise dans la vie était : je le fais ou je ne le fais pas. C’est tout !

D’ailleurs, cela m’a valu d’être banni des miens. Oui, je suis un naufragé de la vie en quelque sorte. Une sorte de débris de navire qu’on n’a jamais pu identifier….

Et l’équipage vous dites ? …Toutes ces vies que j’ai délaissées sur les bords des routes que j’ai parcourus en traînant mes démons blessés….

Avez-vous déjà joué aux échecs, jeune homme ? …Non

Moi non plus ….

Il fait chaud vous dites ?

Mais, il neige ! Regardez dehors jeune homme. La tempête semble vouloir réveiller les morts. Les  vivants ne lui suffisent plus. Ils sont d’un ennui mortel…Je la comprends d’ailleurs…

Vous savez jeune homme ! J’ai l’habitude d’empiler des journaux, des revues et autres livres jaunes chez moi. Aucunement pour dire au monde que je suis un grand lecteur. Non, c’est juste une manière de me rappeler que j’ai bien fait de ne pas lire toutes ces sottises qu’on nous sert à longueur de journées. Chacun croit fermement qu’il détient la vérité ultime…

La seule vérité qu’il y a, c’est que je me retrouve ici à l’instant ….

Demain ?

Je ne sais pas. Deux choses, une : je serais en train de pleurer au fin fond d’un cimetière à Prague. Ou, autrement, à traîner dans les ruelles du vieux quartier de l’une de ces villes où les damnés ont élu refuge pour l’éternité….

Une autre vérité ! Ce n’est pas demain où vous allez me voir dans un temple en train de prier. Genre, demander pardon au ciel pour essayer d’expier mes péchés… ou quelque chose qui ressemble à cela…Je n’ai pas de pardon à demander à quiconque ! Et je ne dois rien à personne d’ailleurs….C’est tout et c’est comme ça !

Qu’est-ce que vous en dites, jeune homme ?

Aah, vous vous dites qu’à mon âge : Je devrais commencer plutôt à me préparer pour le grand voyage. Que je ferais mieux de m’occuper de mes problèmes de prostate ou de mon arthrose…

Voyez-vous jeune homme ! Dans la vie, il y a deux catégories de personnes : ceux qui ont des problèmes de prostate et ceux qui n’ont jamais vécu. Pour moi, le choix n’est pas difficile à faire….Peut-être pour vous ! Je comprends : ni prostate, ni vie. Quelle horreur !

Aah mon amandier amer ! Vous savez quoi ? J’avais eu un amour d’adolescence. Dans ce lointain village, dont le nom ne me dit plus rien d’ailleurs. Par contre, je me rappelle très bien de ce visage et ces grands yeux….Et l’amandier amer. Elle était la déesse de la colline. Question posée : qu’est-ce qu’elle devient après toute cette éternité passée ? Une veille peau, sans dents, comme issue naturelle à l’acharnement des dieux et des hommes sur les êtres de ces collines…..

….Les yeux par contre, je sais qu’ils sont comme ils étaient. Profonds, envoûtants, mais à combien solitaires….

Mes amours étaient toujours comme ça : des amours contrariés ! C’est pour cela que je suis ici aujourd’hui….. Dans cet aéroport….Entre un avion et un autre, des souvenirs putréfiés et des poussières….

Avez-vous déjà senti que vous aviez du sable dans le cœur ?

Moi, si….. Mais sûrement pas en priant. Car, je n’ai jamais prié, vous l’aviez déjà dit d’ailleurs….Je n’avais pas le temps, et cela ne m’intéresse pas…et ce n’est pas à mon âge que je vais commencer…

Prier pour demander pardon ! Quel « courage ». Pour moi, quand on fait quelque chose, on assume jusqu’au bout. Assumer ses actes, c’est le minimum des choses pour la dignité de l’Homme, ou du moins ce qu’il en reste….

C’est pour cela que je n’ai jamais demandé pardon….

Si, une seule fois : à mon adorable mère ! Je lui avais demandé pardon de m’avoir mis au monde. Elle méritait mieux à mon avis ! Quelqu’un qui prie par exemple…. Elle en aurait été reconnaissante aux saints et aux cieux. Me voir prier avec les larmes aux yeux…Imaginez-vous la scène ?

Demander pardon ! Voilà ce qui en est…Mais bon. Elle a toujours su que je l’aimais. Ça compensait tout. Même à faire des entorses à sa foi…

De toutes les façons, jeune homme. C’est mon heure désormais ! Je vois que vous êtes en voyage, des angoisses à la traîne….. Je ne sais pas dans quel état vous arriveriez au bout de votre voyage….. Mais, n’oubliez pas d’éteindre la lumière et de fermer la porte derrière vous en quittant cette terre….

Là où le temps est épuisé !

Racha (2)Je viens de cette terre où les rêves tombent à l’eau…

De là où on se noie en prière…

De là où les vies se brisent contre la solitude de ces étendues en immuable abandon….

Je viens de là où les mots ont fini par déserter….

De là où les collines ne se nomment plus….

Je viens de là où les rêves se conjuguent au passé…

De là où les enfants ne sont jamais nés….

De là où les femmes n’ont jamais su rêver…

De là où les femmes n’ont jamais pu rêver…

Je viens de là où les hommes se sont enterrés….

De là où la colline n’a jamais pardonné d’être partie….

Je viens du fond de cette brume qui couvre l’éternité…

De cette terre qui m’a condamné à dériver…

Je viens de là où les amours sont enchaînés…..

De là où les damnés sont attachés à l’entrée des temples….

De là où les rêves sont abîmés….

Je viens de là où la terre est condamnée à l’attente…

De là où l’enfance n’a jamais su oublier…

Je viens de là où on prend la route sans jamais se retourner….

De là où les murs sont figés pour l’éternité…

De là où le temps est épuisé….